« Aucune justice ne paraît possible ou pensable sans le principe de quelque responsabilité, au-delà de tout présent vivant, dans ce qui disjointe le présent vivant, devant les fantômes de ceux qui ne sont pas encore nés ou qui sont déjà morts, victimes ou non des guerres, des violences politiques ou autres, des exterminations nationalistes, racistes, colonialistes, sexistes ou autres, des oppressions de l’impérialisme capitaliste ou de toutes les formes du totalitarisme »[1]Jacques Derrida, Spectres de Marx, Galilée, 1993, p. 15 – 16.. Dans les premières pages de Spectres de Marx, Jacques Derrida invitait à penser une autre manière d’être là en étant avec, plus précisément avec les fantômes du passé ou de l’avenir, sans quoi la question politique ne pouvait selon lui être envisagée. C’est le problème très sérieux au cœur de Fantôme utile dont le pitch, inspiré d’un célèbre conte du folklore thaïlandais[2]La légende de Mae Nak Phra Khanong raconte l’histoire d’une femme enceinte qui meurt alors que son mari se trouve sur le front. Une fois celui-ci rentré, elle reste en tant qu’ectoplasme à ses côtés, avant que le village voisin ne commence à la pourchasser., ressemble pourtant de loin à celui d’une comédie absurde : Nat meurt des suites d’une maladie pulmonaire et son fantôme prend possession de l’un des aspirateurs fabriqués à la chaîne dans l’usine familiale de March, son mari endeuillé. Après avoir pris conscience du phénomène, ce dernier cherche à convaincre ses proches d’accepter la présence incongrue de l’ectoplasme. Farouchement contre, la famille de March va finir par se résigner avant de trouver une manière d’utiliser la spectralité de Nat à des fins pécuniaires. Considérés dans un premier temps comme des parasites perturbant la chaîne de production (un ouvrier mort au travail hante par exemple l’usine familiale en prenant possession de plusieurs machines), les fantômes deviennent donc utiles dès qu’ils peuvent être exploités comme une nouvelle forme de main d’œuvre.
Bonne surprise : les arguments comiques du film de Ratchapoom Boonbunchachoke, qui relèvent d’une sorte de burlesque inversé (non pas du « mécanique plaqué sur du vivant », pour reprendre la célèbre formule de Bergson, mais du vivant plaqué sur du mécanique : aspirateurs, climatiseurs, machines industrielles, etc.), nourrissent une fable politique d’une certaine richesse. L’horizon contestataire et mémoriel du récit, qui s’affirme au fur et à mesure des péripéties, prend d’abord chair dans sa structure gigogne, un mille-feuille quasi lynchien à partir duquel se multiplient les mises en abyme et les pas de côté. Fantôme utile entremêle de la sorte différentes strates pour exacerber ses principes fantastiques de coexistence contrariée entre passé et présent. Lorsque March rêve de revoir Nat en chair et en os, plusieurs transitions à l’iris ont pour effet de superposer le plan précédent et le plan suivant, comme si les deux temporalités coexistaient momentanément à l’image, juste avant que le présent ne recouvre le passé d’une délicate couche d’oubli[3]C’est aussi ce dont témoigne l’ouverture du film, avec le retrait par les autorités d’une fresque en pierre sur le chantier d’un futur centre commercial.. À la fin du récit, Boonbunchachoke ménage dans cette optique l’un de ses plus beaux effets, en filmant en gros plan un visage à la netteté étincelante s’évanouir peu à peu dans le flou de l’arrière-plan.
Comment lutter contre l’aspiration de la mémoire et du passé à laquelle nous entraîne un système capitaliste cultivant à dessein sa propre amnésie ? En apprenant à « vivre avec les fantômes, dans l’entretien, la compagnie ou le compagnonnage, dans le commerce sans commerce des fantômes »[4]Jacques Derrida, op. cit., p. 15. répondait Derrida. Avec ses ouvriers morts au travail devenus esprits vengeurs et ses militants assassinés qui refont surface dans un dernier acte cathartique, Fantôme utile ajoute qu’il faut continuer à re-raconter, en permettant par la transmission d’un ou de plusieurs récits la revenance des morts engloutis de l’histoire. « Revenir est un acte de protestation », conclut le personnage écoutant la fable de Nat et March tandis que, plus tard, l’employée d’un homme politique désireux d’exploiter les pouvoirs fantomatiques de Nat déplore le fait que « les jeunes ruminent plus le passé que les vieux conservateurs ». Au regard de ce que le film déploie à travers l’ensemble de ses situations, qu’elles soient grotesques ou tragiques (par exemple la trahison de Nat envers ses camarades fantômes dans l’espoir, illusoire, de fonder le foyer qu’elle n’a pas pu avoir de son vivant), difficile de ne pas penser au cinéma d’Apichatpong Weerasethakul, compatriote de Boonbunchachoke tout aussi préoccupé par la remémoration politique, la réincarnation bouddhiste et la spectralité en général. Une différence les distingue toutefois : si Boonbunchachoke raconte peu ou prou la même chose que son aîné (apprendre à se remémorer pour vivre avec), il le fait de manière beaucoup plus didactique, mais aussi peut-être plus joueuse, en embrassant notamment les codes d’un cinéma queer et pulp. Contrairement à Oncle Boonmee, Cemetery of Splendour ou encore Memoria, Fantôme utile n’a pas grand-chose de solennel ou de panthéiste. Mais sa clarté permet en retour d’appréhender concrètement les contours et les dynamiques de la lutte mémorielle, avec des rapports de classe se déployant à l’intérieur d’un réseau complexe de revenances, de remémorations, d’effacements et d’oublis entrelacés.
Notes
| ↑1 | Jacques Derrida, Spectres de Marx, Galilée, 1993, p. 15 – 16. |
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| ↑2 | La légende de Mae Nak Phra Khanong raconte l’histoire d’une femme enceinte qui meurt alors que son mari se trouve sur le front. Une fois celui-ci rentré, elle reste en tant qu’ectoplasme à ses côtés, avant que le village voisin ne commence à la pourchasser. |
| ↑3 | C’est aussi ce dont témoigne l’ouverture du film, avec le retrait par les autorités d’une fresque en pierre sur le chantier d’un futur centre commercial. |
| ↑4 | Jacques Derrida, op. cit., p. 15. |