Enfonçons tout de suite une porte ouverte : Gourou décrit moins la carrière contrariée de Matt – coach de vie influent organisant des séminaires spectaculaires – qu’il ne commente l’ascension de Pierre Niney, dont la place dans l’économie du cinéma français a sensiblement bougé depuis Le Comte de Monte Cristo. Fort de ce succès colossal, l’acteur a opéré une mue dépassant le cadre du cinéma (occupation grandissante des réseaux sociaux, contrats d’image avec des marques de luxe), une métamorphose que le film transpose presque littéralement dans le domaine du développement personnel. Les plans qui voient Matt donner ses leçons de vie à une foule de fidèles – hommes et femmes jamais individualisés par la mise en scène, mais seulement désignés par un statut social (secrétaire médical, chauffagiste, ou tout simplement chômeur) – constituent ainsi une image à peine métaphorique de la star du cinéma français rendant visite à son public et cherchant dans son admiration béate le reflet de sa supposée grandeur.
Si Tom Cruise dans Magnolia est une référence avouée, le film délaisse assez vite le modèle hollywoodien pour scruter le rapport faussement empathique de Matt à sa communauté. C’est sur ce point que Gourou devient relativement intéressant : lorsqu’il appréhende par la fiction la part de mensonge et d’imposture sur laquelle repose le succès d’un acteur. Les manipulations opérées par Matt, l’économie de ses spectacles bien rodés et leur horrible morale libérale portent un message double, de plus en plus transparent au fil des shows : d’une part le gourou est un salaud, d’autre part le film qui dresse son portrait est une machine à fric mettant en abyme sa logique cynique de conquête de son audience, par le jeu du off et de la scène (direction à l’oreillette, fausse connivence avec les spectateurs). Dans ce rôle antipathique visiblement écrit sur mesure, Pierre Niney cherche sans doute à prouver son aptitude à incarner des personnages plus contrastés et denses. Mais ce qui fait la spécificité de Matt est ailleurs, dans l’écart social et culturel séparant l’acteur-gourou de ses fidèles. On ne compte pas les gros plans des bagues Boucheron ornant les mains de Niney (le gourou devient ici un miroir de l’acteur faisant du placement de produits), tout comme on ne peut pas ne pas remarquer ce qui le distingue du personnage joué par Anthony Bajon (attitude corporelle, port des vêtements, diction), lequel incarne un admirateur de Matt, dans un registre de misère sociale déjà exploré dans Chien de la casse. Chaque confrontation entre les deux comédiens fait naître un sentiment de gêne, révélant, par-dessous la fiction, la hiérarchie opérée par le casting : il y a le riche acteur-gourou et les autres, plus ou moins anonymisés dans une communauté qu’on pourrait appeler « le public ».
Dans l’un de ses shows, Matt demande à un homme de transférer sur sa personne toute la frustration et la haine qu’il éprouve envers son patron : « Insulte-moi, dit-il. Je veux que ton chef sente ce que tu as dans le bide. » On pourrait presque appliquer ce schéma d’inversion psychologique au film : il voudrait ouvrir le ventre de son acteur pour en extraire une énergie négative ; il rêve à travers Matt d’une hypothétique part d’ombre, sur le mode presque fantastique de Jekyll & Hyde, alors qu’il n’en offre qu’une image assez lisse, même lorsque le gourou sombre dans la dépression et se met à songer à un mode de vie plus authentique. Au regard des films que Yann Gozlan a déjà tournés avec Pierre Niney, le projet n’est pourtant pas dénué de singularité : Un homme idéal donnait déjà à l’acteur le rôle d’un imposteur trouvant dans le manuscrit d’un autre les clés d’un best-seller le propulsant au sommet de la scène littéraire. Dix ans plus tard, Gourou poursuit ce drôle de portrait critique : le statut de Niney n’est certes plus le même, on l’a dit, mais un angoissant sentiment d’imposture demeure. Et si la question est de savoir qui se cache sous la persona de Pierre Niney, Gozlan ne semble toujours pas connaître la réponse.