Avec Maestro, film passé trop inaperçu, Bradley Cooper s’affirmait comme un metteur en scène ; avec Is This Thing On ?, on peut désormais le considérer comme un auteur. Mais qu’est-ce au juste qu’un auteur, cette étiquette qui n’a plus très bonne presse à l’heure où l’on détricote les abus de pouvoir d’artistes-tyrans ? L’erreur est qu’on l’envisage comme un créateur tout puissant, une figure démiurgique frappée du génie. Un auteur, c’est pourtant autre chose : moins l’inventeur d’une œuvre que le produit de sa cohérence interne. Bradley Cooper est un auteur parce que les trois films qu’il a réalisés à ce jour nouent un dialogue à partir duquel on peut commencer à entrevoir un rapport au monde et au cinéma – soit, pour Serge Daney, la définition d’un cinéaste. Trêve de sémantique critique, partons du début : Alex (Will Arnett) et Tess (Laura Dern) se séparent après vingt-cinq ans de mariage. La fin de leur histoire est actée dans un mélange de fatalité et de douceur, sur les cendres d’une complicité encore tiède. Le couple s’échappe d’une soirée entre amis avec un space cookie qu’ils partagent avant de se quitter, on le comprend, pour de bon. Alex semble éteint, KO debout, lorsqu’il dit au revoir à sa future ex-femme sur le quai d’un train de banlieue qu’il manque de prendre avec elle – les habitudes de vieux couple ont la vie dure. Cooper filme la scène dans la longueur, pour signifier le vide dont est saisi le personnage : et maintenant, que faire ? Alex ne rentre pas chez lui, passe devant un bar ; il se dit qu’il prendrait bien un verre, mais il lui faut d’abord payer 15 dollars, car il ne s’agit pas d’un établissement comme les autres, mais d’un comedy club, le fameux Comedy Cellar. L’entrée est toutefois gratuite, à condition de monter sur scène. Voilà comment tout s’amorce, par un homme légèrement stone qui veut tuer le temps et économiser quelques billets – on apprendra pourtant plus tard qu’Alex travaille dans la finance et qu’il gagne bien sa vie.
Et puis, un miracle s’opère. La caméra suit Alex monter sur la petite scène du club, sans décadrer vers le public attablé dans l’ombre. Hésitant, il commence à parler, avant d’esquisser quelques blagues sur sa vie maritale sinistrée. Une poignée de rires fusent, d’abord timides, ensuite un peu plus francs ; le personnage ne s’en sort pas trop mal, puis c’est déjà terminé. Cette scène matricielle sera ultérieurement commentée par des habitués du lieu, qui jugeront la prestation d’Alex pas terrible, mais d’une innocence rafraîchissante. En tant que spectateur, cependant, on hésite : il y a bien quelque chose de merveilleux qui vient de s’opérer dans le dénuement de ce visage exposé à la lumière. Ce à quoi on vient d’assister, c’est au spectacle d’un homme se « rallumant » en direct parce qu’il verbalise simplement à voix haute ses constats désabusés et sa frustration de futur divorcé. Titre astucieux : si « Is this thing on ? » désigne de prime abord le micro du stand-upper, il renvoie en vérité ici à deux autres données, la flamme intérieure du personnage, puis son couple, qui va tour à tour switcher du « off » au « on » (dans la tradition de la comédie de remariage). Retenons l’essentiel : la « chose » du titre est un sentiment.
Celles et ceux qui ont vu les précédents films de Bradley Cooper reconnaîtront peut-être une modalité de séquence aperçue dans A Star is Born, premier film un peu terne mais témoignant déjà d’une attention remarquable envers les comédiens, et le très beau Maestro, qui organisait une circulation entre le spectacle et son envers, pour faire du monde non pas une scène (l’adage shakespearien repris par Hollywood « All the world is a stage »), mais des coulisses. Il est frappant de constater à quel point dans chacun de ses films, qui dressent pourtant le portrait d’artistes, Cooper s’intéresse peu au public. Contrairement à un certain cinéma académique destiné aux Oscars – pour prendre un exemple récent, Hamnet tombe les deux pieds dans cet écueil –, l’émotion ne se joue pas dans la mise en abyme d’une vibration collective, mais dans le surgissement d’un éveil intime dont les destinataires premiers ne sont pas les spectateurs et spectatrices. Comme Bernstein, Alex joue d’abord pour lui, et ensuite pour sa femme (mais sans le savoir ; la scène qui les réunit au Comedy Cellar en sera d’autant plus belle). Et c’est parce que Cooper croit fermement en la possibilité qu’une scène puisse être le théâtre d’un miracle pour ses protagonistes qu’elle en devient un pour nous – le public, le vrai. Ce qui compte ici n’est pas la technicité de l’apprenti performeur, mais la manière dont la caméra observe un acteur comme on ne l’a jamais filmé. Will Arnett est très drôle (il l’a prouvé avec son rôle de magicien foireux dans Arrested Development), mais il n’a pas vraiment jusqu’ici été pris au sérieux, c’est-à-dire pour ce qu’il est. Pour ça, nul besoin de lui faire endosser un rôle dramatique ou de lui confier une partition lacrymale ; Cooper s’attarde plutôt sur les fluctuations de son visage, le manque d’assurance de son regard, l’affirmation progressive de ses gestes, l’acclimatation croissante à une situation qui pourrait en décontenancer plus d’un. Il ne filme pas la naissance d’une star – Alex restera un amateur –, mais l’avènement d’un acteur et d’un personnage.
De la sincérité
Is This Thing On ? n’a pas la finesse et l’élégance formelle de Maestro ; il est même probable que Cooper revendique une modestie proche de la vision du stand-up que donne le film. En témoigne cette manière de construire le récit en une succession de tranches de vie ponctuées de fondus au noir, qui ramènent chaque petit bloc à une matière de scène intime, d’anecdote semblable à celles qu’Alex raconte sous les spotlights des comedy clubs qu’il fréquente assidûment. Les légers tremblements de la caméra (portée à l’épaule) ou les décadrages saccadés sont les marques d’une fébrilité qui cohabite toutefois avec une auscultation minutieuse des comédiens et comédiennes, en particulier le tandem Arnett-Dern. À bien des égards, Is This Thing On ? est une étude matrimoniale qui ménage un équilibre étonnant entre la patience dont sont capables deux époux soudés par l’écoulement des années et la cruauté du regard lucide que chacun porte l’un sur l’autre. Ce montage haché, oscillant entre séquences longuement dépliées et coupes abruptes, est par ailleurs un moyen de se concentrer sur l’essentiel. Du travail d’Alex, on ne verra par exemple que de vagues signes – ces élégants costumes qu’il porte de temps à autre –, pour cantonner l’étude du personnage à un triple décor : le couple, la famille (deux cadres qui à la fois se recoupent et sont dissemblables ; une autre chose que le film déplie avec précision) et la scène de stand-up, figurée comme une extension directe de la vie intime du personnage. À la manière des glissements scéniques de Maestro, Alex transitera d’ailleurs au détour d’une séquence, de manière imperceptible, entre une chambre à coucher et le Comedy Cellar pour hurler sa rage.
Dans cette perspective, le stand-up s’affirme comme un moyen de se redresser en cultivant sa part de « down » ; au cours d’un dialogue tardif, les deux époux se définiront d’ailleurs comme des « downers », des déprimés. On se souvient alors d’un autre moment clef du prologue, lors de la soirée entre amis où le couple Novak était convié. L’un des hôtes entrait dans le champ en se vautrant et en renversant une brique de lait sur un tapis. Ce n’est que lorsqu’il se redressait (down and up, là encore), drogué et un sourire implacable aux lèvres, qu’on découvrait son visage : celui de Bradley Cooper lui-même. Le cinéaste se caste ici dans un second rôle d’acteur de seconde zone qui joue en sous-main les marraines bienveillantes, donnant même à Alex la clef pour « renverser », littéralement (sans trop en dire : il lui faudra retourner sur elle-même une photo encadrée), la dynamique du divorce annoncé. À ce sujet, un mot sur un malentendu pénible : de manière incompréhensible, Cooper-cinéaste a outre-Atlantique une réputation de narcissique se donnant le beau rôle, sa performance empostichée de Bernstein lui ayant valu l’accusation de courir après un Oscar, alors même que le film se révélait surtout un cadeau magnifique offert à Carey Mulligan, son véritable centre. C’est mal comprendre Cooper que de lui prêter des intentions cyniques quand on voit ses films, animés par la même « innocence » que l’on trouve aux performances d’Alex. Cooper est l’inverse d’un cynique, parce qu’il croit. Il croit que du temps et de l’attention peuvent révéler un visage ; qu’un homme englué dans une routine mortifère peut retrouver un élan en prenant la parole ; qu’un couple peut réinventer un horizon amoureux en s’écoutant longuement ; qu’une reprise enfantine de Under Pressure peut constituer un point d’orgue émotionnel, si tant est qu’on y mette du cœur à l’ouvrage. La qualité première de Cooper est sa sincérité ; une qualité pas très estimée, que l’on met souvent en avant pour les maladroits volontaires, mais dont il tire la singularité de son regard et qui fait désormais de lui un cinéaste à part dans le champ du cinéma américain contemporain. Un autre exemple : le sourire béat dont accouche la dernière séquence parvient à esquiver le spectre du stéréotype parce qu’il est le produit d’un autre cliché, cette fois photographique. Ce dernier, qui immortalise de façon triviale le visage médusé de Tess, devient une preuve d’amour terminale en cela qu’il renvoie à une perception juste de son être. C’est tout ce qu’elle demandait, elle aussi : qu’on la regarde vraiment.
N.B. : Dans sa critique d’Ella McCay, Marin Gérard concluait ainsi son éloge de James L. Brooks : « Bref, il continue à y croire – on ne demande rien de plus à Hollywood ». Bonne nouvelle pour lui, pour nous, pour tout le monde : Bradley Cooper fait des films.