Trois ans après la sortie de Jurassic World : Le monde d’après, la saga revient une fois de plus sur les écrans auréolée de la promesse d’une nouvelle « renaissance ». Finies donc les ambitions démesurées et non tenues de Colin Trevorrow, qui laisse ici la place à Gareth Edwards. Les péripéties des précédents épisodes sont également effacées : les dinosaures, décimés par les conditions climatiques de notre époque, ne survivent désormais plus que dans les régions équatoriales du globe. En optant pour une île tropicale comme lieu quasi unique de l’action, on en vient même à se demander pourquoi le film n’a pas délaissé le mot « World » pour reprendre l’étiquette originale du « Park ».
Cette volonté d’un retour aux sources ne se limite pas à un simple effet d’annonce : elle se matérialise habilement dès le début du film, par la mise en opposition de deux séquences. La première nous plonge dans un environnement urbain oppressant où un brachiosaure agonise sur la chaussée au milieu des klaxons. La seconde baigne à l’inverse dans le calme d’un musée paléontologique : le représentant d’une multinationale pharmaceutique (Rupert Friend, dont on devine au premier coup d’œil qu’il sera le méchant du film) expose à une mercenaire (Scarlett Johansson) et à un paléontologue (Jonathan Bailey) son projet de partir à la recherche de trois dinosaures afin de prélever des échantillons de sang nécessaires à la fabrication d’un nouveau médicament. La construction du film s’annonce de cette manière en trois parties bien distinctes, comprenant chacune des phases de pistage et « d’affrontement », dont les modalités promettent de varier selon que la cible est un animal marin, terrestre, ou volant – soit une simple succession de situations à suspense.
Monster Hunter
Pendant un temps, les rencontres avec les dinosaures sont globalement convaincantes. Edwards restitue notamment une émotion disparue depuis le premier épisode : l’émerveillement enfantin provoqué par l’apparition de ces créatures numériques « à l’état sauvage ». Le rapport à l’altérité animale avait en effet été faussé par l’introduction d’un anthropomorphisme malvenu dans les précédents films. Edwards filme au contraire l’immensité et la majestuosité des dinosaures ; observées depuis le point de vue des personnages, les créatures redeviennent un spectacle saisissant. En point d’orgue de ces séquences, Edwards se permet même de reproduire avec des brachiosaures (ces fameux dinosaures au long cou qui ouvraient le bal dans le film de 1993) la scène finale de son premier film Monsters – et on ne peut pas vraiment lui en vouloir, tant le film semblait déjà à l’époque répondre au premier Jurassic Park.
La donnée est différente pour les carnivores, que le film approche en adoptant une mécanique d’horreur des plus simples : face à des monstres invincibles, les personnages cherchent à se maintenir dans une « safe zone » peu à peu fragilisée. Un bateau peut ainsi servir d’abri face à un dinosaure marin… jusqu’à ce que celui-ci finisse par le faire chavirer – principe inversé plus tard quand un canoë gonflable retourné offre un abri de fortune face à un T‑Rex situé au-dessus de lui. Cette séquence du canoë se nourrit à ce titre de la combinaison de plusieurs dynamiques, la cachette étant constamment soumise aux mouvements et sursauts provoqués par le courant, tandis que les immenses dents de l’assaillant déforment la fine couche de caoutchouc, sur le point de se rompre à chacun de ses assauts.
Même s’il se hisse sans mal au-dessus de ses prédécesseurs, Jurassic World : Renaissance peine cependant à tenir toutes ses promesses. En dehors de ces quelques pics, Gareth Edwards ne parvient pas à échapper à l’écueil d’une redite appliquée, par son refus d’expérimenter des situations véritablement nouvelles. Le constat est d’autant plus manifeste dans la toute dernière partie du film, qui fait entrer en scène des dinosaures mutants. C’est paradoxalement à ce moment précis, alors même qu’il infuse une petite dose (relative) d’inédit à son canevas, que le film se referme sur une succession de citations sans âme. Les personnages fuient des simili-vélociraptors ailés (mais qui ne volent presque pas) dans les dédales d’étagères où reposent des objets potentiellement bruyants, tandis qu’un clone hideux de tyrannosaure se retrouve détourné de ses proies par la lumière rouge d’une fusée de détresse héroïquement brandie dans la nuit. Coincé quelque part entre une tentative d’hybridation et un hommage appuyé, le film se perd alors dans une succession de références alignées comme on cocherait les cases d’un formulaire. Et que dire de ce petit dinosaure tout mignon que les personnages acceptent de ramener à la maison dans un sac à dos, parce qu’il est trop chou ? Rappelons que le sortir de l’île revient à le condamner à mort, si l’on en croit l’exposition… mais la vente de jouets justifie bien visiblement quelques contradictions. Si le film est exécuté avec le zèle d’un « yes-man » inféodé aux instructions du département marketing, il ose toutefois se conclure par un message anticapitaliste, avec ce personnage de mercenaire qui préfère finalement la justice à l’argent. Soit une manière pour Gareth Edwards de se dire pirate tout en restant bien à l’abri dans sa safe zone.