Librement inspiré d’une affaire qui, en 1984, fit grand bruit aux États-Unis en opposant une jeune femme nommée Lois Jensen à son employeur, la compagnie minière Eleveth, pour discrimination et harcèlement sexuel, L’Affaire Josey Aimes a surtout intéressé les médias pour l’interprétation de Charlize Theron dans le rôle-titre. Il est amusant (ou affligeant, selon l’humeur) de noter que les journalistes ont usé des litres d’encre pour disserter sur la légitimité d’une actrice glamour à se glisser dans la peau d’une mère de famille white trash et ce, malgré un oscar il y a deux ans pour son rôle dans Monster. Une attitude qui justifie de façon inattendue le propos de Niki Caro : plus de vingt ans après l’affaire relatée dans le film, notre société demande encore aux femmes de se conformer au modèle patriarcal et machiste dans lequel nous baignons depuis des siècles. Employée dans une mine ou actrice à Hollywood : le grand écart peut paraître gigantesque mais dans le fond, le combat est le même.
L’Affaire Josey Aimes évoque un autre film, très populaire aux États-Unis mais peu connu chez nous : Norma Rae (Martin Ritt, 1979), qui valut à Sally Field un Prix d’interprétation à Cannes et l’Oscar de la meilleure actrice pour son rôle de modeste employée textile qui lutta pendant dix ans pour l’instauration d’une section syndicaliste dans son usine. Norma Rae, Erin Brockovich, Josey Aimes : le cinéma américain raffole des histoires vraies de femmes ordinaires qui se sont élevées de leur condition sociale pour faire résonner les voix des opprimés. La question du « rôle à Oscar » est un faux débat : Charlize Theron se glisse dans la peau de Josey Aimes avec une sobriété bienvenue, Niki Caro ayant le bon goût de ne pas la défigurer pour rendre sa prestation plus spectaculaire. L’impeccable plastique de l’actrice ne rend que plus convaincant son personnage de jolie fille à qui la vie et les hommes n’ont pas fait de cadeaux.
La réussite – relative – du film tient dans son rythme. La réalisatrice prend le temps d’installer son univers et ses personnages sans forcer sur les traumas, nombreux, qui émaillent le parcours de son héroïne. Le titre original du film, North Country, traduit bien l’ambition de Niki Caro : raconter l’histoire de gens issus d’un « pays du nord » (l’État du Minnesota) où les opportunités de carrière se réduisent à pas grand-chose (en l’occurrence la mine, qui emploie la majeure partie des habitants, dont le père de Josey). Avant de raconter une « affaire », le film est donc avant tout une histoire de personnes. De parcours pleins de bosses dont Josey Aimes est le symbole : le retour au pays de l’enfance, pays des blessures et des affronts, pour travailler aux côtés d’un père peu aimant, au fond d’une terre qu’elle a fuie, avec des hommes qui ne veulent pas d’elle (dont un ex-petit ami bien décidé à lui rendre la vie dure). Niki Caro évite de nombreux écueils grâce à une belle galerie de seconds rôles qui confèrent à cette communauté une vraie unité : chaque personnage existe et légitime le parcours et les choix de l’héroïne. Certes, les employés de la mine sont presque tous présentés comme des rustres machos et libidineux ; certains crieront à la caricature, oubliant au passage que hélas, la réalité des rapports hommes/femmes au travail peut dépasser la fiction la plus intolérable. Néanmoins, la présence de trois personnages masculins plus nuancés (le père de Josey, son avocat et l’époux de sa meilleure amie) offre un contrepoint salutaire à ce qui n’aurait pu être qu’une approche grossière de la cause défendue par le film.
Avec beaucoup de finesse, la réalisatrice dépeint le harcèlement quotidien vécu par ces femmes et réussit surtout à rendre compte de leur résignation à une situation qu’aucune ne songe à contester. Quand Josey décide de réagir, ses collègues refusent de la suivre, par crainte de perdre leur emploi ou de devoir subir encore plus d’humiliations. À la différence d’un Soderbergh qui, dans Erin Brockovich, jouait sur le bagout de son héroïne et la pétulance de son actrice pour faire avancer le récit, Niki Caro dessine un personnage complexe car profondément humain, dont le combat apparaît autant comme une revanche personnelle sur le passé que comme un désir presque inconscient de dépasser sa condition. La beauté de Josey Aimes réside dans le fait que la cinéaste l’inscrit entièrement dans son époque et sa géographie. En refusant de la placer au-dessus des autres personnages, en décalage avec son environnement et son temps (un choix qui rendrait son parcours plus emblématique, plus cinématographique), Niki Caro fait de Josey Aimes bien plus qu’un étendard pour une noble cause : un portrait de femme dont chaque petit pas élève une communauté, voire l’humanité, tout entière.
L’Affaire Josey Aimes aurait pu être un grand film si la cinéaste s’en était tenue, jusqu’au bout, à cette rigueur dans la construction de son récit et de son personnage. Mais dans une volonté très hollywoodienne d’émouvoir de la façon la plus démonstrative possible, Niki Caro a recours – particulièrement sur la fin – aux effets lacrymaux les plus faciles : la maladie du personnage incarné par Frances McDormand (dans une caricature de rôle à Oscar), les effets de prétoire à la Philadelphia, la réconciliation entre Josey et son fils… Volonté réelle de la réalisatrice de mieux faire passer son contenu politique en le diluant dans le divertissement ? Ou pression d’un studio désireux de mettre toutes les chances de son côté au moment des remises de prix ? Toujours est-il que ces choix d’écriture et de mise en scène amenuisent la crédibilité du propos et sa portée. Ceux qui sauront faire le tri pourront garder le cœur du film : l’histoire d’une femme qui, aujourd’hui encore, est le combat de toutes.