S’il est impossible de reconnaître d’un coup d’œil un film de Stéphane Demoustier, cinéaste qui enchaîne les projets disparates avec un « style blanc » (comme on dirait d’un romancier qu’il a une écriture blanche), on peut cependant rapprocher La Chaleur de La Jeune fille au bracelet. En adoptant le livre de Victor Jestin paru en 2019, Demoustier entend de nouveau sonder la psyché d’un jeune personnage mutique et auteur potentiel d’un acte meurtrier. Le doute est néanmoins ici moins prégnant, puisque la mort en question est rapidement montrée : adolescent en vacances dans un camping des Landes, Marouane est pris à partie la veille de son départ par Oscar, qui s’amuse à le tourmenter et à lui piquer sa sacoche. Survient alors un accident : le « bully », lâchant le cordon du sac, bascule par-dessus la rambarde. Marouane n’est donc pas stricto sensu l’auteur d’un crime mais, seul témoin de la scène, il n’agit pas pour autant en innocent : il décide d’enterrer le corps sur la plage et de masquer ses traces. Les événements qui suivent font cheminer le film policier – la pression monte comme le thermomètre, dans un climat caniculaire qui finira par un orage – et le teen movie (le lendemain, le héros rencontre Guilia, une jeune Italienne en vacances). Ce faisant, il entend combiner une forme de douceur et de tragique ; soit précisément les deux adjectifs qu’utilisent Marouane et Guilia pour qualifier l’ouverture de Lohengrin de Wagner, que le premier fait écouter à la seconde le temps d’une scène où l’ombre du drame est percée par les miroitements du soleil sur les vagues et un rapprochement amoureux.
Cette séquence-commentaire montre aussi comment le film avance : par un feuilletage scénaristique aussi bien troussé qu’artificiel, jouant notamment sur des jeux d’échos assez vains, mais qui donnent l’impression d’une complexité narrative. Par exemple, la scène d’accrochage entre Marouane et Oscar renvoie à une autre, plus tôt, où le héros tourmentait gentiment sa petite sœur, qui voulait s’emparer de sa cannette de Coca. Ladite petite sœur s’employait alors à creuser un trou pour un château de sable dont Noé, le copain de Marouane, commentait la profondeur. Devinez où Marouane enterrera justement le cadavre de l’accidenté ? Ce principe de marabout, bout d’ficelle ne raconte rien de précis sur l’intériorité de l’adolescent ; il relève plutôt d’une manière d’étoffer le scénario en distillant des signes de sophistication supposée. Le plus gênant tient à ce que cette préciosité empêche parfois l’émotion de surgir. Notamment dans une scène de prime abord troublante où Marouane se met soudain à pleurer, tandis que Noé, son affable compagnon, le prend dans ses bras. On se dit à ce moment que ce personnage enveloppé, qui passe son temps à draguer sur Tinder et dans les piscines du camping, est décidemment étonnant, avant qu’un virage escamote ce sentiment : son câlin rassurant se transforme en geste érotique maladroit, puis la séquence se termine sur la suggestion d’un secret (l’homosexualité visiblement refoulée du jeune homme) que Marouane se promet de taire – en écho au sien. Lors du dénouement, le sort de ce personnage secondaire reviendra pour faire un nouveau raccord avec la situation criminelle, de façon à inscrire chaque petit bout du récit dans un circuit narratif qui tourne à vide. Demoustier croit se tenir devant un abîme ; en vérité, son film repose sur un scénario ultra-travaillé qui oublie l’essentiel à force d’enluminures. Il est à ce titre symptomatique que la conclusion, qui pourrait s’achever par une vague note d’ambiguïté, soit in fine rattrapée par un bout de voix-off qui dissipe le doute à l’image : il ne peut y avoir de zone d’ombre dans un récit aussi ouvragé.