Heureuse coïncidence : alors que sort en salles Et maintenant ? de Joaquim Pinto, un autre film portugais arrive sur nos écrans (un seul et unique écran pour être exact : le cinéma Les 3 Luxembourg à Paris). Voilà plus de deux ans que La Vengeance d’une femme est terminé, qu’il circule en festivals mais qu’il était hélas impossible de le voir en France. On avait pu seulement en voir des extraits dans le film de Pinto puisque celui-ci en assurait le mixage sonore et qu’il se filmait au travail, conformément au dispositif diariste de son long métrage. Un avant-goût, en somme, qui donnait envie de prolonger la découverte.
Une sale histoire
Librement adapté d’une des nouvelles du recueil Les Diaboliques de l’écrivain français Jules Barbey d’Aurevilly publié en 1874 et que Rita Azevedo Gomes a transposé au Portugal, La Vengeance d’une femme s’ouvre sur un décor à la théâtralité assumée. Au milieu de poutres apparentes, un narrateur, qui réapparaîtra tout au long du film, nous guide dans un studio de cinéma labyrinthique et vétuste. Par une adresse au spectateur, il enclenche les enjeux de la fiction qui vont se mettre en place et cède la place au protagoniste du film. Victime d’un ennui profond, Roberto, dandy revenu de tout, rencontre un soir une prostituée qu’il suit jusque dans sa chambre d’hôtel. Elle se révèle être la duchesse de Sierra-Leone et se fait, comme débordée par sa propre parole, la narratrice d’une scandaleuse confession qui va contaminer le film et le transformer en un mélodrame odieux et sublime.
Le récit dans le récit qui s’installe fait littéralement exploser la linéarité temporelle et spatiale du film. Dans un même plan peuvent ainsi se succéder différentes strates narratives qui mêlent le présent du narrateur (le nôtre), le temps de la confession et le retour à l’acte barbare et traumatique qui a réveillé l’orgueil démesuré de la femme éconduite. Par le choix de séquences envisagées comme des tableaux délicats et lancinants dont l’élégante sobriété n’empêche en rien le surgissement d’une fantasmagorie feutrée, Rita Azevedo Gomes confère à son film une étrangeté cotonneuse qui place le spectateur dans la même position que Roberto, hypnotisé par le discours de sa compagne d’une nuit. Épouse d’un Grand d’Espagne, la duchesse de Sierra-Leone a vu sous ses yeux mourir son amant, transpercé d’une flèche, dont le cœur a ensuite été dévoré par des chiens ; mise en scène macabre reconstituée dans une séquence contenant en son sein tout le romantisme brûlant et la sauvagerie contenue du film. Aveuglée par son désir de vengeance, elle décide de mettre à mal l’honneur de son mari meurtrier en se livrant à la prostitution la plus effrénée.
Une rencontre d’après minuit
Au-delà de la virtuosité narrative du récit et de la mécanique implacable qui s’exerce sur les personnages, la singularité du film de Rita Azevedo Gomes se situe dans sa puissante alchimie entre une certaine modernité cinématographique européenne et la convocation d’un cinéma archaïque qui lorgne vers le film muet, tant par son découpage parfois déroutant que par son recours à des effets anachroniques dont on avait oublié qu’ils pouvaient être encore utilisés de nos jours. Ce qui frappe également, c’est une utilisation extrêmement soignée de la musique classique des compositeurs de l’École de Vienne (Berg, Webern ou encore Schoenberg) qui traduit prodigieusement l’intensité dramatique dans laquelle le film nous plonge. Récit d’un acte sexuel annoncé qui n’arrive jamais, La Vengeance d’une femme est en cela un cousin éloigné français des Rencontres d’après minuit de Yann Gonzalez qui, lui aussi, s’attachait à redonner à la parole ses vertus cathartiques et érotiques. Cathartiques, car la duchesse de Sierra-Leone ne peut s’adonner à l’épuration de ses sentiments que par une représentation dramaturgique. Érotiques, car ses épanchements oraux provoquent, en affectant ses repères sensoriels, des projections mentales chez le spectateur. La passion y est décrite si minutieusement, jusque dans sa morbidité la plus glaçante et fiévreuse, qu’elle ne peut que consumer le cœur de ceux qui se risqueraient dans ce cruel théâtre des sentiments.