Le Port de la drogue
Le Port de la drogue
    • Le Port de la drogue
    • (Pickup on South Street)
    • États-Unis
    •  - 
    • 1952
  • Réalisation : Samuel Fuller
  • Scénario : Samuel Fuller, sur un scénario original de Dwight Taylor
  • Image : Joseph MacDonald
  • Décors : Al Orenbach
  • Son : Harry M. Leonard, Winston H. Leverett
  • Montage : Nick De Maggio
  • Musique : Leigh Harline
  • Producteur(s) : Jules Schermer
  • Interprétation : Richard Widmark (Skip McCoy), Jean Peters (Candy), Thelma Ritter (Moe Williams), Murvyn Vye (Captain Dan Tiger), Richard Kiley (Joey)...
  • Date de sortie : 7 mars 2012
  • Durée : 1h20

Le Port de la drogue

Pickup on South Street

réalisé par Samuel Fuller

Sixième long-métrage de Sam Fuller, Pickup on South Street, rebaptisé Le Port de la drogue pour sa sortie française en 1961 par un lobby communiste qui n’avait pas apprécié l’intrigue du film, aura non seulement fait les frais de la critique française qui y vit un produit du maccarthysme (amère ironie pour Fuller), mais aussi de la critique américaine qui, en 1953, le jugea trop peu patriote. Fort heureusement, le film s’est, depuis cette naissance calamiteuse, hissé au rang de chef d’œuvre et fait aujourd’hui l’objet d’une ressortie sur grand écran. L’occasion de redécouvrir un trésor du film noir mêlant violence graphique et humour acide.

Dès la première scène, la traversée fulgurante de l’écran par une rame de métro à pleine vitesse ouvre une séquence virtuose sans une ligne de dialogue. Serrée au milieu des passagers dans sa robe légère, Candy (Jean Peters), insouciante, est surveillée de près par deux agents du FBI, identifiables à leurs costumes sombres. Dans la chaleur de cet espace confiné, nul ne remarque Skip McCoy (Richard Widmark) approcher sa victime. Faisant mine de lire un journal, il plonge la main dans son sac et subtilise son portefeuille. Avant que les deux agents ne réalisent la supercherie, Skip a quitté la rame et disparu avec, à son insu, un microfilm que tous convoitent parce qu’il contient la formule d’une arme chimique. S’engage alors une course contre la montre entre les autorités, les agents communistes et Candy – qui, ignorant la nature du précieux objet, espère bien le monnayer – pour mettre la main sur le pickpocket.

S’il y a bien un type de héros fullerien, alors celui-ci est à contre-courant des modèles hollywoodiens de l’époque : pickpocket minable condamné à trois reprises, Skip n’a rien du gangster couvert de gloire évoluant comme un cador dans son royaume urbain. Il se terre aux abords de la ville, dans une cabane de bois près des docks, décor dont Fuller exploite toutes les issues et cachettes (la caisse de bière plongée dans le port qui sert de réfrigérateur au voleur est aussi une cache pour son butin). Richard Widmark qui s’était jusqu’ici fait une spécialité d’incarner des brutes sans nom (Kiss of Death, La Ville abandonnée) ou des combinards sans talent (Les Forbans de la nuit) campe ici, avec une impudence crasse, le rôle de ce petit escroc. Le sourire crâne et le chapeau de travers, il est l’antithèse du gentleman cambrioleur, et n’hésite pas à aligner Candy d’un uppercut lors de leur première rencontre. L’autre figure emblématique du cinéma de Fuller, c’est bien sûr Candy, prostituée prête à tout pour gagner son indépendance et qui récolte plus souvent des coups que des baisers de ses amants. Il faudrait faire une généalogie de la femme dans le cinéma de Sam Fuller, depuis les femmes de pouvoir (Mary Welch dans Violences à Park Row, Barbara Stanwyck dans Quarante tueurs) jusqu’aux strip-teaseuses et prostituées qui ne s’en laissent pas conter (Constance Towers dans The Naked Kiss et Shock Corridor). Fuller racontait avoir choisi Jean Peters parce qu’on aurait pu faire passer un petit train entre ses jambes. Joliment arquées, elles lui font une démarche un peu féline et énergique tandis qu’elle ne cesse de parcourir la ville à la recherche de Skip[1]Révélée par Henry King (Capitaine de Castille, Deep Waters et Wait Till the Sun Shines, Nellie !) et Elia Kazan (dans Viva Zapata ! avec Marlon Brando et Anthony Quinn), elle était secrètement fiancée à Howard Hughes, qui l’accompagnait tous les jours sur le tournage et l’attendait dans sa voiture.. Thelma Ritter dans le rôle de Moe incarne peut-être avec le plus d’authenticité cette faune indigente du Manhattan que connaissait Fuller. Vieille indic, bradant ses cravates mais monnayant ses tuyaux, elle espère s’offrir un enterrement « de luxe » pour terminer dignement une existence passée dans la misère. Mais Moe est fidèle à son milieu : elle refusera de livrer Skip au détestable et suant Joey. Ne cédant ni à l’argent qu’il lui offre ni à ses menaces, Moe sacrifie ses espoirs et sa vie par loyauté envers les siens. La scène de sa mort figure parmi les plus fortes du film et valut à Thelma Ritter une nomination à l’oscar du meilleur second rôle. S’il n’y a ni morale ni idéologie qui vaille parmi Skip, Moe et leurs semblables, il y a bel et bien une solidarité de la rue, une fraternité de la misère. Plutôt qu’une intrigue finalement si anecdotique que le distributeur français put facilement l’accommoder à une sauce plus politiquement correcte, le véritable sujet du Port de la drogue s’énonce dans cette morale des bas-fonds, celle d’une humanité peu fréquentable que Fuller rend attachante parce qu’elle n’est à la solde de personne.

Le scénario de Fuller s’est ainsi considérablement écarté de l’histoire originale de Dwight Taylor, romance criminelle entre une avocate et son client, au profit d’un film noir avec pour cadre un Manhattan paupérisé où tous les moyens sont bons pour survivre. Peinture des bas-fonds new-yorkais que Fuller connaissait bien pour les avoir écumés plus jeune en tant que journaliste pour les rubriques nécrologiques et les affaires de meurtres, le film décline la crasse urbaine des quartiers pauvres dans un noir et blanc tout en contrastes, magnifiquement éclairé par Joe MacDonald – le même qui avait tourné avec Wellman La Ville abandonnée et devait encore filmer pour Fuller Le Démon des eaux troubles et La Maison de bambou en 1954 et 1955. La violence appartient de plein droit à ce monde de petites frappes : les coups atteignent tout le monde, y compris les femmes, qui ne sont jamais épargnées. Et pourtant si Le Port de la drogue pourrait à bien des égards apparaître comme un film social au même titre qu’On the Bowery, réalisé trois ans plus tard par Lionel Rogosin, évocation du même Manhattan désolé, il pourrait tout autant s’inscrire dans un héritage contrarié de la comédie romantique. Les échanges y sont musclés, et les scènes d’amour y prennent des airs de combats de coqs, mais nul doute que dans la joute amoureuse qui oppose Skip à Candy se joue quelque chose des comédies de Cukor.

Dire que le film passa complètement inaperçu en 1953 serait exagéré puisqu’il valut tout de même à son réalisateur un Lion de bronze à Venise la même année. Ironiquement, c’est pour des raisons presque opposées que Le Port de la drogue fut mal accueilli par les critiques américains et français. Les premiers furent choqués d’y découvrir des héros mus par leur intérêt personnel plus que par leur patriotisme, les seconds d’y voir des communistes présentés comme de vulgaires mafieux. Pour calmer les esprits, le film sortit plus tard en France avec une bande-son modifiée, substituant au microfilm et aux intrigants rouges, objets du délit, une formule de drogue et des trafiquants sans scrupule. Aujourd’hui présenté dans sa version originale, le film montre que c’était bien mal connaître Fuller que de le taxer d’agitateur politique, lui qui préférait aux idéologies les histoires vraies et les faits divers.

Notes   [ + ]

1.Révélée par Henry King (Capitaine de Castille, Deep Waters et Wait Till the Sun Shines, Nellie !) et Elia Kazan (dans Viva Zapata ! avec Marlon Brando et Anthony Quinn), elle était secrètement fiancée à Howard Hughes, qui l’accompagnait tous les jours sur le tournage et l’attendait dans sa voiture.
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