Lost River

Lost River

de Ryan Gosling

  • Lost River

  • États-Unis2014
  • Réalisation : Ryan Gosling
  • Scénario : Ryan Gosling
  • Image : Benoît Debie
  • Décors : Beth Mickle
  • Costumes : Erin Benach
  • Son : Lon Bender
  • Montage : Valdís Óskarsdóttir, Nico Leunen
  • Musique : Johnny Jewel
  • Producteur(s) : Marc Platt, Ryan Gosling, Adam Siegel, Michel Litvak, David Lancaster
  • Interprétation : Christina Hendricks (Billy), Saoirse Ronan (Rat), Iain De Caestecker (Bones), Matt Smith (Bully), Eva Mendes (Cat), Ben Mendelsohn (Dave), Barbara Steele (la grand-mère), Reda Kateb (le conducteur)...
  • Distributeur : The Jokers, Le Pacte
  • Date de sortie : 8 avril 2015
  • Durée : 1h35

Lost River

de Ryan Gosling

Ville engloutie


Ville engloutie

Detroit constitue décidément un pôle d’attraction puissant pour le cinéma indépendant américain. Après Jim Jarmusch (Only Lovers Left Alive), et David Robert Mitchell (It Follows), c’est donc au tour de Ryan Gosling de venir respirer le parfum de fin du monde qui y règne. Un an après les réactions épidermiques et contradictoires que le film a provoquées à Cannes, Lost River se dévoile donc en salles dans son montage définitif.

La bande annonce jouait sur le désir de voir en Gosling le nouveau prétendant au statut de cinéaste « lynchien ». Le titre du film lui-même faisait vibrer la corde sensible. De Lost River à Lost Highway il n’y aurait ainsi qu’un pas nous guidant vers ce terrain familier constitué de routes surgissant de l’obscurité et de lieux de perdition aux allures d’antichambres de l’enfer. Dès les premières minutes de son film, le réalisateur se laisse aller ouvertement à une succession de mimétismes, invoquant le patronage de ses bonnes fées : David Lynch comme prévu, mais aussi Terrence Malick et Nicolas Winding Refn. Débute alors le récit d’une mère ruinée qui cherche à sauver la maison dans laquelle elle élève ses fils, tandis que leur quartier se vide irrémédiablement de ses habitants. Mais le foyer familial doit survivre. Elle acceptera donc de travailler dans un club aux allures cauchemardesques, envers du rêve américain vers lequel l’entraîne un banquier jouant sur les deux tableaux.

Hurlements

Du choix de traiter cette histoire à la manière d’un conte de fées surgissent quelques belles idées. Faire naître des mythes dans les interstices d’un urbanisme devenu l’imagerie même de l’échec d’un modèle de société constitue en effet une promesse alléchante. Épicentre de ce mal invisible, un lac artificiel dans lequel s’enfoncent une rangée de lampadaires témoigne de la présence d’une cité engloutie, spectre d’un passé glorieux désormais inaccessible. Tout en restant à distance de cet abîme au-dessus duquel on ressent l’interdiction de se pencher, Gosling arpente avec ses personnages les tristement célèbres quartiers en friche de Detroit, se livrant parfois à des séquences aux allures de documentaire. Ce positionnement double et plutôt ambitieux aurait pu être l’occasion de bâtir une sorte de « réalisme magique » se nourrissant de ce hors champ sous-marin pour ouvrir la possibilité d’un basculement dans le fantastique. Mais en surlignant trop souvent la fantaisie de son univers à coup de lueurs multicolores, de plans inclinés à 90°, et de surimpressions aléatoires, Gosling en arrive très rapidement à asphyxier son film. Trop manichéen pour se revendiquer de Lynch, et ne proposant pas de lecture morale assez solide pour justifier une dimension de conte de fées, Lost River est écrasé par l’accumulation des effets de styles orchestrés par Benoît Debie, le directeur de la photographie du Enter the Void de Gaspard Noé. Dans la petite place qui leur reste, les personnages ne retirent des figures du conte qu’une inertie condamnant les comédiens à l’inexpressivité la plus totale. Pour ne citer qu’eux, le principal antagoniste hurle tel le Grand Méchant Loup, et son cerbère aux dents acérées n’a rien d’autre à faire que d’exhiber son maquillage impressionnant. Que reste-t-il alors de la place si particulière de cette ville dans l’inconscient américain, que Gosling cherche si laborieusement à imager ? On distingue une histoire de retour aux sources, pour avoir la force de se détourner du mal et de reprendre à zéro. On notera plutôt la présence de quelques habitants, qui, en s’insérant dans le film, y insufflent de temps à autre un soupçon de vie. Face à des acteurs visiblement peu préparés à improviser cela n’aboutit à rien de concluant, mais le film se détourne tout de même provisoirement de ce raz-de-marée esthétisant, sous lequel la ville finit effectivement par être engloutie.

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