Dans une scène de Luzzu, un beau champ-contrechamp oppose Jesmark, le pêcheur maltais au centre du film, à sa compagne Denise : lui, la mine renfrognée, se tient dans l’ombre, sous le toit d’un bateau amarré, tandis que sa femme, tournée vers l’horizon, s’offre au soleil méditerranéen. Si l’homme croit aveuglément aux principes moraux de son métier traditionnel, sourd aux bouleversements d’un monde devenu trop moderne pour lui, son épouse manifeste quant à elle un sens aigu de l’adaptation (elle lui glisse d’ailleurs qu’ils « ne voient pas le travail de la même façon »). La naissance de leur enfant et la nécessité de gagner de l’argent donneront raison à cette dernière, contraignant Jesmark à abandonner ses méthodes de pêche ancestrales et son luzzu (un petit bateau) pour collaborer avec le marché noir et la pêche industrielle.
Luzzu, premier film de fiction du réalisateur, a été écrit à partir des récits de dizaines de pêcheurs rencontrés pendant plus d’un an, dont celui de Jesmark Scicluna, l’acteur principal. Le film s’inscrit ainsi dans un héritage néoréaliste assumé : l’exploitation d’un matériau documentaire (des images de véritables pêcheurs au travail) permet de tresser une fiction où les travailleurs de la mer acquièrent une stature proprement mythique. En témoigne ainsi la séquence d’ouverture au cours de laquelle le réalisateur filme avec attention deux pêcheurs au son d’une musique planante aux accents oniriques, figeant leurs gestes comme si ce savoir-faire appartenait déjà à un lointain passé. En marge de scènes de confrontation éprouvant la morale du personnage (cf. son premier boulot pour un concurrent ou la décision d’abandonner son luzzu), le metteur en scène inscrit également ses déplacements dans des cadres plus larges dont la composition accentue la démesure des arrières-plans industriels (un pont en construction, un immense porte-conteneur, les infrastructures du port…) qui paraissent l’écraser. Le système auquel il s’oppose est en outre uniquement figuré par des personnages isolés : la Loi est incarnée par un simple policier, l’Union Européenne par un vieil homme en chemise, l’organisation du marché noir par un seul vendeur.
Écueils
Le film perd cependant de sa force à mesure que le récit progresse, notamment au fil de scènes familiales pour le moins maladroites et la mise en parallèle systématique des différents conflits (professionnels, relationnels, moraux, familiaux…) auxquels est confronté le personnage. La multiplication des scènes de dispute atténue quelque peu les complexités du cheminement moral que dessine l’incursion de Jesmark dans le monde du marché noir. L’écriture du cinéaste brille davantage lorsqu’elle embrasse les contradictions intimes du pêcheur, dont les choix sont avant tout guidés par la nécessité. Nulle exemplarité ne préside à ses décisions, mais plutôt un mélange de rationalité et de compromis, au prix de trahisons (comme le sabotage pour ses nouveaux patrons des filets de ses anciens amis et collègues). Cette triste résignation atteint son paroxysme lors de la séquence finale où, au volant d’un camion-frigo, Jesmark transporte des cartons anonymes sans rien savoir de leur contenu — évocation sans détour des travers d’une société ubérisée, qui n’est pas sans rappeler le déchirant plan final de Sorry We Missed You de Ken Loach, autre fiction documentée sur les victimes individuelles d’un capitalisme exacerbé. Si la morale de Camilleri n’est pas aussi pessimiste que celle de Loach, c’est que Luzzu est avant tout un appel à soutenir une marge peu à peu broyée par le système, lancé comme une bouteille à la mer.