La Monnaie de leur pièce
© Carole Bethuel
La Monnaie de leur pièce
    • La Monnaie de leur pièce
    • France
    •  - 
    • 2016
  • Réalisation : Anne Le Ny
  • Scénario : Anne Le Ny, Stéphane Kazandjian
  • Image : Laurent Dailland
  • Décors : Samuel Deshors
  • Costumes : Anne Schotte
  • Son : Frédéric de Ravignan, Benoît Hillebrant, Cyril Holtz
  • Montage : Véronique Lange
  • Musique : Éric Neveux
  • Producteur(s) : Bruno Levy
  • Production : France 2 Cinéma, Move Movie, UGC
  • Interprétation : Julia Piaton (Éloïse), Baptiste Lecaplain (Nicolas), Margot Bancilhon (Charlotte), Alice Belaïdi (Asia), Miou-Miou (Brigitte), Anémone (Bertille)
  • Distributeur : UGC Distribution
  • Date de sortie : 10 janvier 2018
  • Durée : 1h30

La Monnaie de leur pièce

réalisé par Anne Le Ny

Paul, Nicolas et Charlotte, trois frères et sœurs élevés par leur mère fauchée, comptent sur le décès et l’héritage de leur grande tante Bertille – une riche acariâtre installée dans un hôtel particulier de Versailles – pour voir leurs vies changer du jour au lendemain. Malheureusement pour eux, c’était sans compter le retour inattendu d’Éloïse, la cousine éloignée complètement fayote à qui la fortunée a décidé de tout léguer avant de passer à trépas. Effondrés de voir tous leurs espoirs intéressés s’envoler, les trois jeunes gens acceptent l’étrange pacte que leur propose cette cousine héritière qu’ils prenaient un malin plaisir à martyriser lorsqu’ils étaient enfants : en échange d’un soutien financier, chacun acceptera de laisser la jeune femme régir son existence, des choix professionnels aux lieux de vie. On devine aisément ce qui a pu séduire la réalisatrice Anne Le Ny dans cette histoire poussive de rapport de classes entre une bourgeoise manipulatrice et une famille sans le sou prête à tous les compromis pour avoir elle aussi sa place au soleil : sorte de fable simpliste dont la morale est déjà connue d’avance (l’argent corrompt tout : quelle révélation !), La Monnaie de leur pièce se contente de dérouler mécaniquement son programme en opposant de manière caricaturale deux mondes figés qui peineraient à coexister.

Tiédeur des enjeux

La première grosse limite du film réside justement dans cette manière de dépeindre ces deux classes sociales que tout oppose : si la réalisatrice prend un malin plaisir à confier à Anémone le rôle de la vieille tante près de ses sous, elle est en revanche incapable de poser un regard acéré sur les dominants, si ce n’est pas le prisme de cette cousine faussement innocente et de ses conseillers financiers, forcément cyniques et menteurs. En revanche, on ne peut pas dire que son discours à l’égard des cousins démunis soit particulièrement bienveillant : entre les deux frères pétris d’égoïsme et incapables de s’engager, la sœur qui répète à l’envi qu’être serveuse n’est pas un métier (la profession appréciera) et la mère dépourvue de la moindre jugeote (il est assez malheureux de voir Miou-Miou recevoir aujourd’hui des propositions de rôles aussi pauvres), le tableau est d’autant moins reluisant qu’Anne Le Ny n’ose pas non plus s’engager sur le terrain de la satire féroce, comme pouvait le faire Étienne Chatiliez avec plus ou moins de bonheur au début de sa carrière. Se dessine alors une étrange apologie de la résistance discrète, où il s’agirait de continuer à croire en ses idées sans pour autant prendre le risque de rompre avec un confort bourgeois : cela se traduit par une édifiante scène de conclusion où les deux frères et la sœur se retrouvent dans la cave d’un hôtel particulier versaillais pour entonner « Hasta siempre », l’hymne révolutionnaire cubain.

Petit manuel bien sage de la perversité

Sans pour autant espérer d’Anne Le Ny un regard aiguisé et acerbe sur les rapports de force entre les possédants et ceux qui ne seront jamais propriétaires de rien, La Monnaie de leur pièce aurait certainement pu gagner un peu d’envergure en s’aventurant du côté d’Éloïse, cette cousine qui paraît tellement fausse qu’on finirait par se demander si elle n’est pas la seule à être dans le vrai. Seulement, ce personnage – qu’on pourrait croire un temps suffisamment pervers pour faire complètement sortir le film de ses rails – se révèle finalement aussi décevant que tous les autres : ce qui pouvait passer au début pour un soupçon de mystère est en fait d’une vacuité assez désespérante, allant chercher dans son comportement étrange des raisons psychologiques rebattues et sans intérêt aucun. Incapable de tirer parti des quelques ellipses qui ponctuent son récit pour injecter un peu de trouble et d’ambiguïté, de donner du mou à ses comédiens prisonniers de leur partition trop écrite, la réalisatrice donne l’impression de livrer un film pour rien, une sorte de vaudeville tellement désengagé de toute idée de mise en scène que sa neutralité inoffensive finit par en devenir suspecte. Dix ans après le drame intimiste Ceux qui restent, probablement son effort le plus honorable, on se demande bien ce qui peut motiver Anne Le Ny à continuer de faire des films, tant ils sont sitôt vus, sitôt oubliés.