Le ton est donné à la vue du design du dossier de presse, un des plus amusants qu’on ait vus dans le domaine : le format et la couverture imitant fidèlement ceux d’un paquet de papier à cigarette Riz Lacroix. Mr Nice est tout à l’image de cette facétie : dans l’œillade, la petite histoire drôle à raconter, voire l’ironie facile. Le film est l’adaptation de l’autobiographie de Howard Marks, diplômé d’Oxford qui trouvait le professorat moins lucratif et moins excitant que le trafic de haschich, et monta dans les années 1970 – 80 un véritable petit cartel du produit, profitant de connexions improbables avec le MI6, l’IRA (!) et des fournisseurs afghans, avant d’être finalement coincé par la DEA américaine. Son refus de la violence, sa répugnance à toucher aux drogues dures et son sens de l’humour associent d’emblée le personnage filmé à l’archétype du criminel sympathique, à travers lequel certains films tentent d’établir à peu de frais une connivence avec le spectateur sur la base de la moquerie à l’égard de l’ordre moral. Cependant, un tel personnage, avec ses faits d’armes — a fortiori s’il est « basé sur une histoire vraie », comme ici — ne s’expose que plus insidieusement au piège généralement tendu aux biopics et dans lesquels on a vu tomber beaucoup de produits récents du genre (disons, Nowhere Boy sur Lennon) : la facilité du récit par inventaire, par lecture consciencieuse de chapitres biographiques, par empilement de scènes-clés. Une tâche administrative, pourrait-on dire, loin d’être aussi novatrice que les idées plaquées sur l’image et le son, et qui oublie trop souvent au passage tout ce qui, entre les lignes de la biographie, pourrait constituer les spécificités du parcours filmé, du regard porté sur lui par la caméra, une matière de cinéma plus intéressante que la moyenne des conventions moralistes en usage dans le genre.
Mr Nice, écrit et réalisé par Bernard Rose, n’échappe pas vraiment à ce piège-là. Howard est un enfant mal intégré, Howard obtient son diplôme, Howard fume son premier joint, se marie, fait des enfants, fait son premier passage de drogue à la douane, traficote à droite et à gauche, tisse grâce à sa désinvolture un réseau international, fait la nique à la morale, etc. jusqu’à atterrir à la case prison et se ranger plus ou moins auprès de sa famille. Sa personnalité particulière de trafiquant, aimant à consommer sa propre marchandise, quasi inconscient du risque d’être pris ou tué, nourrit quelque peu le film de sa désinvolture, mais le film s’attache à ne rien creuser, ni les personnages, ni la complexité des relations tissées peu à peu par ce petit trafiquant avec toutes sortes d’organismes, ni les rapports entre les différents visages qu’il présente (criminel, homme d’argent, homme de famille)… rien. Les scènes alignées accrochent si peu que même le cartel de Marks donne l’air de s’être constitué en coup de vent, dans un esprit touristique, sans que l’homme affiche vraiment une conscience de l’ampleur de ce qu’il manipule — cela ajoute bien sûr à la désinvolture du personnage, mais donne surtout à penser que le réalisateur, lui non plus, ne s’attache pas vraiment à son matériau. Sans doute parce que nous ne parlons pas du bon matériau.
La jouissance du montreur de vignettes
Car plus encore que dans tout autre biopic académique — au hasard : hollywoodien — visant avant tout sa propre bonne facture dans la tradition du genre, on se demande si c’est bien cette vie singulière que Rose a l’ambition de raconter. C’est que non seulement il n’évite pas le piège de la collection d’anecdotes, mais il affiche un aplomb prononcé à s’y vautrer, à ne viser que l’accomplissement de cet objectif, l’assemblage de scènes — de fragments de cinéma — en un récit. S’ouvrant et se fermant sur une scène de cabaret où Marks fait un show avec son spliff et ses bonnes histoires qui constitueront le reste du film, Mr Nice s’évertue à réduire son sujet supposé — la biographie filmée constituée d’événements divers — au vrai sujet qui l’anime — les diverses trouvailles narratives par lesquels rendre cette biographie, ces événements. Ainsi Rose choisit-il de faire incarner son héros de bout en bout, de l’enfance à la sortie de prison, par le même acteur, Rhys Ifans, jetant aux oubliettes la vraisemblance pour réduire l’évolution du personnage à l’unique visage que lui, le réalisateur, veut lui donner (même la vision de la croissance des enfants de Marks, tandis que celui-ci reste inchangé, contribue à le réduire à une entité abstraite). Certains personnages secondaires sont encore plus sommairement résumés, comme l’ « officier » de l’IRA James McCann — historique, lui aussi — qui trempe dans le trafic à l’insu de sa propre organisation réprobatrice de cette activité, réduit à un histrion libidineux par le joyeux cabotinage de David Thewlis. De même, Rose, qui est aussi son propre chef-opérateur et monteur, matérialise cet assemblage de vignettes en prenant un plaisir d’illustrateur à enchaîner les régimes d’images : le noir et blanc de l’enfance dans le village minier gallois, puis l’alternance entre Super‑8 et 35mm. Mr Nice (et c’est ce qui le rend, d’une certaine façon, un peu plus touchant qu’un Ray ou qu’une Môme) assume son aspect de récit fabriqué, artificiel, jusqu’à exhiber fièrement la grossièreté de ses surimpressions premier plan/arrière-plan dans les scènes afghanes, comme si son personnage, figurine de pure fiction, se baladait bel et bien à travers une série de décors, voire de planches de BD.
Bernard Rose ne fait ici, finalement, que profiter de la figure jouisseuse du personnage Howard Marks pour satisfaire son propre appétit de filmer — fût-ce peu de chose — d’étaler un peu son assiette. Ce qui prolonge assez bien la drôle de carrière qui est la sienne, initiée à la BBC, et qui réunit tout de même le film d’horreur culte Candyman, le biopic Ludwig van B. avec Gary Oldman, une adaptation d’Anna Karénine avec Sophie Marceau et, depuis les années 2000, des tentatives pas forcément convaincantes de cinéma indépendant[1]De toute évidence amoureux de Tolstoï, Rose a entre autres fait suivre son Anna Karénine de deux adaptations « indé » d’autres œuvres de celui-ci : citons seulement Ivansxtc., transposition guère transcendante — ne tenant guère que sur son concept et ses tics « arty » — de La Mort d’Ivan Ilitch dans le milieu impitoyable de Hollywood. où il a expérimenté la HD et pris en main lui-même ses cadrages et son montage. À la lumière de ce parcours qui n’est pas sans rappeler, même dans le désordre, un autre pareillement intrigant sans être franchement intéressant — celui de Steven Soderbergh — Mr Nice apparaît comme un compromis : toujours largement maître à bord de sa technique, Rose œuvre cette fois sur des eaux plus balisées, que ses maniérismes et le caractère vaguement subversif de son personnage ne font remuer qu’en surface. Difficile de lui tenir rigueur de ce retour au mainstream, si on y perd la prétention de ses tentatives plus « marginales » ; tout aussi difficile de s’en réjouir, vu l’innocuité totale d’un résultat comme Mr Nice.
Notes
| ↑1 | De toute évidence amoureux de Tolstoï, Rose a entre autres fait suivre son Anna Karénine de deux adaptations « indé » d’autres œuvres de celui-ci : citons seulement Ivansxtc., transposition guère transcendante — ne tenant guère que sur son concept et ses tics « arty » — de La Mort d’Ivan Ilitch dans le milieu impitoyable de Hollywood. |
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