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Orwell : 2+2=5

Orwell : 2+2=5

de Raoul Peck

  • Orwell : 2+2=5

  • États-Unis2025
  • Réalisation : Raoul Peck
  • Son : Benoît Hillebrant
  • Montage : Alexandra Strauss, Marie Pascaud
  • Musique : Alexeï Aïgui
  • Producteur(s) : Alex Gibney, Raoul Peck, Nick Shumaker
  • Production : Universal Pictures, Velvet Films, Anonymous Content, Jigsaw Productions, Participant Media
  • Interprétation : Eric Ruf (voix off)
  • Distributeur : Le Pacte
  • Date de sortie : 25 février 2026
  • Durée : 2h00

Orwell : 2+2=5

de Raoul Peck

Montage à somme nulle


Montage à somme nulle

S’inscrivant dans la veine « archiviste » de Raoul Peck (I’m not Your Negro et Ernest Cole, photographe), 2+2=5 propose une « lecture » de George Orwell. Mais attention : le terme doit s’entendre ici dans son acception la plus littérale, et non comme une interprétation ou une analyse de son œuvre. L’écrivain pourrait même être crédité en tant que scénariste : son journal, rédigé à la fin de sa vie en Écosse, est lu par la voix off d’Eric Ruff, au timbre chaud et profond, qui donne l’impression de s’être égaré à une heure tardive sur les ondes de France Culture. À l’image, Raoul Peck brasse une masse importante d’archives venues du monde entier, du XXème siècle à aujourd’hui, pour illustrer les analyses politiques de l’auteur de 1984. On y trouve aussi bien des archives familiales (pour accompagner les passages sur l’enfance de l’auteur), que des extraits de films, de journaux télévisés, de publicités, de documentaires amateurs ou encore des affiches et des photographies de guerre convoqués afin d’illustrer sa vision du totalitarisme. Orwell évoque la guerre ? Les ruines de Berlin en 1945, puis celles de l’Ukraine ou de Gaza aujourd’hui se succèdent alors à l’écran. Il écrit sur le pouvoir des dictateurs ? Défilent pêle-mêle les portraits de Hitler, de Staline, mais aussi de Poutine, Xi Jinping ou Trump. Telle est la thèse du film, martelée à chaque nouvelle séquence : Orwell était un visionnaire, il avait tout prévu.

On peut opposer à ce parti pris deux réserves. D’abord, cette manière d’appréhender l’œuvre n’est pas nouvelle – elle est même devenue un lieu commun que l’on retrouve dans les dissertations de philo au lycée. Ensuite, elle s’appuie sur le mythe convenu de l’écrivain visionnaire. Or, extrapolant ses diagnostics dans un univers fictif et futuriste, Orwell n’a rien prophétisé ; il a décrit, à partir des dictateurs de son époque, les mécaniques du totalitarisme dans une perspective structurelle. Que ses observations conservent une part de pertinence des décennies plus tard n’est donc pas si surprenant. Le constater avec componction, sans chercher à penser Orwell au présent (c’est-à-dire en confrontant ses constats aux mutations du contemporain) revient surtout à panthéoniser l’auteur, qui n’en a pourtant guère besoin. Les textes d’Orwell ont depuis longtemps quitté le champ littéraire pour entrer dans le langage courant – cf. par exemple le terme de « novlangue ». Par sa déférence, 2+2=5 n’évite d’ailleurs pas le piège de l’antienne, comme le montre un trait formel récurent : en plus d’être lues, les citations les plus célèbres de l’écrivain sont inscrites à l’écran (dans une improbable police bariolée), comme réduites à de simples slogans publicitaires, voire à des mantras – « La guerre, c’est la paix », etc.

1=1

Si l’œuvre d’Orwell ne gagne donc pas grand-chose à cette mise en documentaire, les archives, elles, perdent de leur substance en étant passées à la moulinette discursive. Le titre du film rappelle une fameuse expression de Godard à propos du montage : « 1+1=3 », signifiant que la collision entre deux images distinctes en produisait une troisième. La formule qui conviendrait le mieux au film de Peck serait plutôt : 1=1, soit la simple égalité tautologique. Bien que le montage ratisse large (extraits de films, de journaux TV, de publicités, de documentaires amateurs, des photographies de guerre, etc.), cette diversité de matériaux se fond dans un flux homogène subordonné à l’illustration d’une thèse. Peck procède par énumération : les plans s’accumulent pour illustrer un concept général énoncé en commentaire (la société de surveillance, la misère, la militarisation des corps, etc.). L’ensemble donne l’impression d’avoir été construit à partir d’une recherche par mots-clés dans une vaste banque d’images universelle, où chaque fragment n’est plus envisagé pour ses propriétés plastiques mais pour sa valeur thématique. Dans ce diaporama redondant, la parole supplante donc l’image, mais cette hiérarchie révèle un paradoxe plus profond entre réel et analyse politique : les images du monde semblent convoquées pour glorifier la pensée d’Orwell, alors que celle-ci devrait justement, en principe, servir à mieux comprendre le monde.

Cette homogénéisation trahit par ailleurs une contradiction qui neutralise la portée du film : elle est le fruit de certains standards du documentaire télévisuel. En témoigne un procédé appliqué à l’ensemble des photographies : un léger zoom numérique qui vient recadrer l’image d’origine. Loin d’un usage critique qui viserait, par exemple, à attirer l’attention sur un détail pour renverser la structure préexistante de l’image, le mouvement vient toujours se concentrer sur l’élément saillant que la composition mettait d’emblée en valeur. Alors qu’il finit presque par devenir imperceptible à force d’être employé, ce zoom interpelle au moment où il est appliqué à la photographie, très médiatisée, du cadavre du petit Aylan, un enfant syrien de trois ans échoué sur une plage turque. Le procédé a cette fois un effet précis, celui de renforcer l’indignation produite par l’image, comme si elle n’était pas déjà suffisamment intolérable par elle-même. Si Peck est libre de ne pas respecter l’intégrité de l’archive, on peut s’interroger sur la motivation de ses manipulations. Ce type de recadrage a été maintes fois employé dans le cinéma militant d’agit-prop, auquel pourrait être affilié 2+2=5. Le célèbre court-métrage pamphlétaire Now ! de Santiago Álvarez y recourait notamment pour figurer des scènes d’une grande violence : les crocs d’un chien enfoncés dans le corps d’un homme noir, le pied d’un policier blanc écrasant le visage d’un manifestant au sol, etc. Les zooms et dézooms très rapides, associés à un montage saccadé, y étaient mobilisés pour leurs propriétés cinétiques ; ils participaient d’une stratégie formelle visant à convertir la colère suscitée par ces images en mouvement de révolte, porté par le chant révolutionnaire de Lena Horne. Dans le cas de la photographie d’Aylan, le procédé relève davantage d’une convention télévisuelle prohibant l’image fixe au profit de la stimulation visuelle permanente, qu’il s’agisse d’une photographie de la famille Orwell ou d’un portrait de Donald Trump glané sur Google Images.

Ce formatage est palpable à plusieurs endroits : la musique omniprésente, les plans de drone, la typographie numérique mimant la machine à écrire, etc. Autant de procédés qui permettent certes d’insuffler du rythme, mais laissent peu de place pour penser : Orwell : 2+2=5 conçoit avant tout le lien entre art et politique sur le mode du discours édifiant. À la fin du film, l’écran devient noir tandis que la voix off, citant Orwell, interroge d’un ton sentencieux : « Commencez-vous à voir le monde tel que nous l’avons créé ? » Par cet effet rhétorique performatif, l’écrivain s’adressait directement à ses lecteurs, validant par anticipation l’efficacité de ses démonstrations. Avec le fond noir, Peck s’approprie le procédé, comme s’il parlait lui aussi aux spectateurs du film. Mais l’effet manque sa cible : au lieu d’organiser un dessillement, le film a surtout recyclé deux heures durant la pensée d’un auteur déjà largement canonique.

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