© Shellac
Pile ou face
  • Pile ou face
  • (Testa o croce)

  • Italie, États-Unis2025
  • Réalisation : Alessio Rigo de Righi, Matteo Zoppis
  • Scénario : Alessio Rigo de Righi, Matteo Zoppis, Carlo Salsa
  • Image : Simone D'Arcangelo
  • Montage : Andres P. Estrada
  • Producteur(s) : Tommaso Bertani, Alex C. Lo, Olivia Musini, Filippo Montalto
  • Production : Ring Film, Cinema Inutile, Cinemaundici, Andromeda Film, Rai Cinema
  • Interprétation : Nadia Tereszkiewicz (Rosa) , Alessandro Borghi (Santino), John C. Reilly (Buffalo Bill)...
  • Distributeur : Shellac
  • Date de sortie : 7 janvier 2026
  • Durée : 2h06

Le mauvais côté de la pièce


Le mauvais côté de la pièce

Alessio Rigo et Matteo Zoppis cultivent un cinéma que l’on pourrait qualifier de bio : recyclant les ressources du patrimoine immatériel (les récits de chasseurs et autres fables toscanes, déjà au cœur de leurs premiers travaux documentaires, et qui innervaient aussi La Légende du roi Crabe), leurs films célèbrent à la fois le pittoresque et la nature. La silhouette du Roi Crabe, un marginal mis au ban de son petit village, finissait ainsi, au terme d’un long périple, par se dissoudre dans les paysages majestueux de la lointaine Terre de Feu argentine. La quête de grands paysages, le mirage sud-américain, l’étude critique du folklore italien : les motifs qui intéressent les deux cinéastes les amènent ici assez logiquement – et de manière peut-être trop évidente – à une relecture du western spaghetti. Pile ou Face remonte en quelque sorte aux origines de cette drôle de bâtardise culturelle en s’appuyant sur une matière historique documentée : les tournées européennes, en 1890, du Wild West Show de Buffalo Bill. Depuis l’escapade du Roi Crabe, le regard des cinéastes italiens sur l’Amérique s’est donc déplacé : elle n’apparaît plus comme un territoire d’aventure romantique, mais comme un fantasme importé promouvant aventure et liberté. Au cours de son préambule, le film pose un regard ironique sur la légende du showman (que John C. Reilly interprète de manière grotesque) et les à‑côtés de sa petite entreprise immorale : la présence des Amérindiens dans le casting, amenés à rejouer pour le public occidental leur propre génocide, est soulignée par la mise en scène. Dans l’ombre du ventripotent et volubile Bill, la caméra s’attarde sur le silence et le regard appuyé de ses « collaborateurs » défaits. De cet incipit contrariant le mythe, les deux cinéastes ne tirent cependant pas un anti-western, comme a pu le faire Robert Altman dans Buffalo Bill et les Indiens, mais s’aventurent dans un exercice d’équilibriste consistant à embrasser le genre pour établir ce qui serait un véritable western italien, de surcroît féministe. Construit sur un fait divers – le meurtre, par sa fille Rosa (Nadia Tereszkiewicz), du sénor Rupè, le noble romain promoteur du spectacle de Buffalo Bill –, Pile ou Face égrène les motifs du genre (la chevauchée, l’attaque de train, les révolutionnaires, les truands et les trésors) pour exposer les travers d’une société italienne intrinsèquement violente et misogyne.

L’horizon et le fond

Le plan le plus réussi du film, situé très tôt, est aussi celui qui circonscrit parfaitement les contours de ce programme symbolique – syncrétisme du pire entre l’Amérique de la conquête de l’Ouest et l’Italie de la fin du XIXᵉ siècle. Dans une séquence clef, Santino (Alessandro Borghi), jeune vacher italien, défie les cow-boys américains sur leur terrain du rodéo, lors d’un pari lancé entre Buffalo Bill et Rupè. La caméra enregistre alors au ralenti la prouesse du cow-boy italien qui parvient en premier à monter l’étalon sauvage, devant un décor peint de Far West ; un acte héroïque toutefois vidé de sa substance – Santino était censé se coucher devant les « vrais » cow-boys et verra sa vie menacée à cause de son coup d’éclat. Ce plan, en questionnant le geste de pastiche du western spaghetti, introduit un nouvel écart à l’échelle de la courte filmographie des cinéastes : le héros se trouve cette fois dans l’impossibilité de faire corps avec le paysage. L’ennui, c’est que le film peine par la suite à substituer à ce décor peint un tableau vivant des paysages naturels et de la société italienne – tout sonne faux. À travers une série de péripéties attendues, dessinant mollement un schéma d’émancipation féminine, la mise en scène ne tranche jamais entre le premier degré et la distance, l’aventure sincère et le western de pacotille. La Légende du Roi Crabe avançait déjà sur un fil : après une première partie très théorique (et un peu pénible), le film était gagné par un souffle romantique à mesure que la mise en scène se faisait plus éthérée, comme grisée par la lumière de la Patagonie. Les incartades baroques finales de Pile ou Face n’ouvrent cette fois sur aucun horizon où se perdre : Alessio Rigo et Matteo Zoppis, prisonniers de leurs bonnes intentions, se contentent de livrer une petite leçon.

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