On évoquait la chose il y a quelques semaines à propos de Judy : le propre du biopic, du moins dans la forme la plus académique et compassée dans laquelle le genre s’est aujourd’hui fixé, consiste au fond à tenir un grand écart entre la formulation d’une thèse (qui « angle » l’approche d’une figure bien connue) et une propension à vouloir tout couvrir. La thèse est ici simple : Marie Curie (Rosamund Pike) serait, tel le radium, rayonnante (cf. les tous premiers plans, où elle apparaît, au crépuscule de sa vie, par l’entremise d’un éclat lumineux) ; plus encore, elle n’agit pas, à l’image de l’élément, « comme on l’attend ». Quant au « tout », le film voit particulièrement large, puisqu’il dépeint à la fois l’enfance de Curie, son mariage, ses travaux, ses peines, sa mort, mais aussi, par des vignettes un peu embarrassantes, les conséquences de sa découverte – Hiroshima, les essais nucléaires américains dans le Nevada, Tchernobyl. Le film oscille de la sorte entre le particulier et le général : Curie n’apparaît pas seulement comme une figure féministe assumant son désir et son indépendance, mais joue tour à tour les rôles de savante absorbée par son travail, d’épouse transite, de veuve éplorée, de mère consciente de ses travers, de marginale en lutte avec les instances universitaires, ou encore de polonaise victime d’une campagne nationaliste.
De ce programme – le terme importe ici, tant le film s’applique à remplir des cases –, Marjane Satrapi tire un chapelet de scènes convenues obéissant toutefois à deux approches relativement distinctes : d’un côté un cinéma très soigné de direction artistique, c’est-à-dire de décors, d’atmosphères et d’enluminures, et de l’autre une esthétique qui rappelle que la réalisatrice vient de la bande-dessinée (le film est d’ailleurs tiré d’un roman graphique). Il en va ainsi d’une danse embrasée et, surtout, d’une scène de cauchemar clipesque, condensant une somme d’idées graphiques où perle la volonté de Satrapi de figurer, en prise de vues réelles, une conception de l’onirisme relevant plutôt du cinéma d’animation. Les quelques idées de mise en scènes sont de fait appuyées, ou bien nécessitent des biais de montage pour le moins lourdauds. Un exemple : de son tressage temporel, le film tire à un moment un fondu enchaîné entre l’explosion d’une bombe atomique et la tête de Curie (le champignon prend la place de son cerveau). Pourquoi pas, sauf que le deuxième plan ne sert, à la lettre, qu’à supporter la jointure : il montre Curie assise fatiguée à une table, avant qu’un fondu au noir ne surgisse pour marquer une nouvelle rupture. La limite du raccord illustre ce qui handicape la mise en scène de Satrapi, qui ne manque pas nécessairement d’inspiration (même si ses trouvailles laissent plutôt froid), mais bien de suite dans les idées.