Changement de cap – du moins en apparence – pour Robert Eggers, qui quitte la Nouvelle-Angleterre, cadre de The Witch et de The Lighthouse, pour les terres glaciales de la Scandinavie. Tiré de la légende d’Amleth racontée par Saxo Grammaticus, celle-là même qui inspira la pièce de Shakespeare, le film retrace l’histoire bien connue d’une fièvre vengeresse, que le réalisateur et scénariste a toutefois considérablement simplifiée pour se concentrer sur ce qui l’intéresse vraiment : l’imagerie viking, le surgissement de visions mythologiques et la figuration d’une fureur forgée dans les flammes du destin. Si Eggers semble avoir bénéficié de moyens hautement supérieurs à ses précédents films, le résultat ne dévie pas vraiment de la ligne qu’il s’est jusqu’ici fixée ; tout au plus, il entérine les limites de son cinéma en trouvant un équilibre affadi entre la fresque et le tumulte d’une mise en scène dont les effets paraissent déjà à court d’inspiration. Le sabbat final de The Witch se voit ainsi rejoué à plusieurs endroits du film (une transe chamanique où un corps lévite, une orgie païenne), tandis que les voix tonitruantes des oracles et sorciers rappellent l’apparition du diable, climax sonore (et l’un des passages les plus réussis) de son galop d’essai.
Moins éreintant que The Lighthouse, The Northman suscite des sentiments plus policés (mais est-ce préférable ?), une sorte d’indifférence engourdie pour ce grand barnum masquant mal son absence globale de vision. Les raisons qui poussent à faire un film sont nombreuses et mystérieuses, parfois même insondables ; il n’empêche, difficile de comprendre exactement celles qui motivent celui-ci, sinon une envie (piètrement assouvie) d’épater le spectateur par une succession de vignettes et de (relatifs) tours de force sentencieux, comme ce plan-séquence où Eggers chorégraphie l’assaut d’un village. Le film est à l’image de son acteur principal, Alexander Skarsgård, qui dispose assurément du corps de l’emploi, mais dont le jeu et la présence manquent cruellement d’aspérités. The Northman est un film très vide et conscient de l’être ; on appelle ça communément un « exercice de style », une expression élégante pour qualifier les mises en scène qui s’agitent beaucoup pour rien.