Kim Seong-hun est apparu sur les écrans français avec Hard Day, présenté en 2014 à la Quinzaine des réalisateurs. Il y avait rencontré un certain succès, assurant un cinéma de divertissement à la fois efficace et corrosif. Deuxième plus important succès au box-office coréen en 2016 après Dernier train pour Busan, Tunnel transforme l’essai avec une actualisation du film-catastrophe par le prisme de problématiques contemporaines : équipement à marche forcée de la Corée en infrastructures, compromission entre services publics et capitalisme, système médiatique omniprésent. Refusant de céder au mélodrame (que suggère la figure du père coupé de sa famille), Tunnel se tient à un programme de film de survie, allégé d’un humour bienvenu, et encore une fois joyeusement critique.
Le bout du tunnel
La ligne principale du film est simple : un tunnel flambant neuf reliant Séoul à Hado s’effondre sur Jung-soo, jeune père de famille rentrant chez lui pour l’anniversaire de sa fille. Ce monsieur-tout-le-monde survit à la catastrophe mais reste enfermé dans sa voiture, sous les décombres, connecté au reste du monde par un téléphone à la batterie déclinante. Le film décrit patiemment les différentes étapes de l’opération de sauvetage sur plusieurs semaines, l’organisation de sa vie souterraine, les débats qui agitent famille, médias et politique sur la bonne adéquation entre les moyens hors normes mobilisés et les chances réelles de le sauver. Le suspense autour de la sortie à l’air libre, principal ressort dramatique du film, est tour à tour noué autour des risques géologiques du terrain, prêt à s’effondrer à nouveau, et autour des risques d’abandon ou d’incompétence des équipes de sauveteurs. La mise en scène, alternant plans serrés souterrains et plans larges en extérieurs, souvent panoramiques, ménage des effets de compression/décompression habilement rythmés. Ce sens du rythme est également mesuré dans les nombreuses ruptures de ton, portées par le personnage de Jung-soo d’une part, par des figures caricaturales d’autre part (journalistes ou pompiers, à l’extérieur). Si ce mélange de genres entretient avec succès la tension dramatique du film, le film reste un peu court sur ses enjeux psychologiques, réduit au plus simple par l’artifice un peu grossier d’une famille à retrouver. Le caractère extrêmement commun de Jung-soo (père et mari, porté par le désir de retrouver sa famille) facilite l’identification de tous mais confère au film un caractère générique qui n’est jamais dépassé.
Intérieur/extérieur
Tunnel est heureusement un peu plus allant sur la critique sociale sous-jacente : la catastrophe cristallise et fait apparaître les faiblesses de la société coréenne contemporaine. Dysfonctionnement administratif, opportunisme politique, logiques économiques, emballement médiatique et dictature de l’opinion : Kim Seong-hun n’épargne aucune institution et pointe les intérêts particuliers, comme la façon dont les logiques politiques conduisent la Première ministre à apparaître uniquement aux moments clefs de l’opération de sauvetage. A contrario, les scènes qui se déroulent à l’intérieur du tunnel abritent un des seuls moments de grâce du film : le partage d’un peu d’eau avec une autre personne ensevelie, alors que chaque goutte est comptée dans la longue attente de l’arrivée des secours. Sous les décombres, l’espace contraint est peu à peu habité et apparaît comme une utopie, un envers du monde extérieur incohérent et hostile. Kim Seong-hun aurait pu creuser davantage l’appropriation psychologique de cet espace hors du monde, matrice potentielle d’une forme de syndrome de Stockholm appliqué à l’enfermement (la prison muée en forteresse). Cela n’empêche pas Tunnel de se présente comme un film catastrophe bien mené et à charge contre les institutions, même si il lui manque, à l’image de son personnage de John Doe coréen, encore un peu de personnalité.