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Parallax — Jugement à Nuremberg et Nuremberg

Parallax — Jugement à Nuremberg et Nuremberg

Parallax — Jugement à Nuremberg et Nuremberg

La barrière de la langue


La barrière de la langue

Une fois par mois, Parallax regarde le cinéma d’aujourd’hui en miroir de celui d’hier. Ce mois-ci, le procès de Nuremberg de James Vanderbilt (2026) rappelle celui de Jugement à Nuremberg de Stanley Kramer (1963).

Certes, Nuremberg (2026) et Jugement à Nuremberg (1963) ne mettent pas en scène le même procès : le film de James Vanderbilt se concentre sur le jugement des derniers officiels nazis en 1946, parmi lesquels Hermann Göring, tandis que celui réalisé par Stanley Kramer reconstitue le « procès des juges » tenu l’année suivante, qui condamnera les magistrats ayant mis en œuvre les lois antisémites. Leur visée narrative et discursive est cependant analogue : démontrer la culpabilité d’accusés niant leur connaissance des atrocités du Reich – qui nous sont rappelées, au mitan des procès, par l’utilisation d’images d’archives authentiques des camps de concentration. Pourquoi réveiller le souvenir des procès de l’Allemagne nazie ? Si Nuremberg et Jugement à Nuremberg avertissent sur « la banalité du Mal », ils procèdent selon des angles singuliers qui affinent l’horizon assez convenu d’une mise en garde (bien que celui-ci soit quelque peu martelé chez Vanderbilt, qui dresse plusieurs parallèles entre l’Allemagne d’alors et les dérives fascistes états-uniennes d’aujourd’hui[1]Göring cite notamment un slogan hitlérien très proche du « Make America Great Again » trumpiste.).

Ainsi de la manière dont les cinéastes s’accommodent de la question de la langue, souvent épineuse dans le cas de films historiques calibrés pour le grand public américain et donc contraints de faire parler leurs personnages en anglais. Après une mise en place où l’on entend les personnages s’exprimer en allemand, Kramer et Vanderbilt vont rapidement tricher afin de troquer la langue de Goethe pour celle de Shakespeare. Nuremberg intègre cette donnée au récit, en imaginant que Göring (Russell Crowe) sait parler anglais, mais qu’il le dissimule de prime abord afin d’épier discrètement ses geôliers américains. Kelley, psychiatre de Göring, voit clair dans son jeu et poussera son patient à révéler la supercherie, ce qui marque dans le film le rapprochement des deux personnages. Kramer assume quant à lui cette convention, en mettant en scène – comme John McTiernan dans À la poursuite d’Octobre rouge (1990) ou Le Treizième guerrier (1999) – la bascule d’une langue à l’autre. Durant les premières prises de parole, Kramer détaille le processus de traduction interne au procès : les signaux lumineux pour interrompre les tirades trop longues, le box insonorisé où sont installés des interprètes, les casques sur toutes les oreilles pour entendre la traduction instantanée. Puis, quand l’avocat allemand Rolfe (Maximilian Schell) est appelé à la barre, la caméra s’élève au-dessus de la vitre du box des interprètes et un brusque zoom resserre le plan sur Rolfe, qui s’exprime dès lors en anglais – maintenant que nous avons compris comment s’organise le ping-pong entre les deux langues, le film nous en dispense et tout le monde parle la même.

À travers ces astuces, deux rapports à l’autre s’établissent. Chez Kramer, le peuple allemand tout entier constitue une source d’incompréhension – « comment ont-ils pu laisser faire de telles horreurs ? » serait la question du film – que l’appareil judiciaire va permettre d’éclaircir, en commençant par briser la barrière de la langue. Le zoom, isolant Rolfe au milieu de la grande machine judiciaire, indique de plus l’articulation que le film dépliera entre une échelle collective (le gouvernement nazi dont les juges, aujourd’hui sur le banc des accusés, furent les exécutants) et individuelle (la responsabilité de tous ceux qui ont facilité, par leur collaboration, l’application des doctrines antisémites). Dans le film de Vanderbilt, le fossé entre américains et nazis s’avère en revanche moins important : derrière les apparences, les deux camps parlent le même langage. Le choix d’un protagoniste psychiatre, plutôt que juge, déplace leur rapport sur un terrain interpersonnel. Le nazisme ne figure plus alors une inconnue insondable, mais arbore un visage humain. Là où Jugement à Nuremberg tente en 1963 d’élucider une période sombre de l’histoire pour en dresser le bilan, Nuremberg, en 2026, rappelle que les agents du fascisme sont plus proches de nous qu’on pourrait le croire.

Notes

Notes
1 Göring cite notamment un slogan hitlérien très proche du « Make America Great Again » trumpiste.

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