© Sony Pictures Home Entertainment / The Walt Disney Company France
Parallax — Monsieur Smith au Sénat et Un parfait inconnu

Parallax — Monsieur Smith au Sénat et Un parfait inconnu

Parallax — Monsieur Smith au Sénat et Un parfait inconnu

Le spectacle de la démocratie


Le spectacle de la démocratie

Une fois par mois, Parallax regarde le cinéma d’aujourd’hui en miroir de celui d’hier. Ce mois-ci, faisons dialoguer Un parfait inconnu de James Mangold (2025) avec Monsieur Smith au Sénat de Frank Capra (1939). Les deux films sont projetés le 28 février, à l’occasion d’une carte blanche proposée à Critikat dans le cadre de la programmation Hollywood Millennials du Forum des images, qui met en parallèle films contemporains et cinéma classique hollywoodien. Le cycle, composé de nombreux doubles programmes, se poursuit jusqu’au 19 mars 2026.

Au début d’Un parfait inconnu (2025), Pete Seeger (Edward Norton), futur mentor de Bob Dylan, est attaqué en justice pour une chanson jugée antipatriotique. Afin de plaider sa cause, le chanteur de folk propose de l’interpréter devant le juge, qui refuse. Il jouera finalement le morceau à un petit groupe de passants sur les marches du tribunal. Deux verdicts s’opposent : la condamnation officielle, escamotée par le montage, et l’approbation du peuple, qui sonne comme une victoire. Tout au long du film, James Mangold entrelacera de la sorte musique et politique. Le succès croissant de Dylan, qui marche d’abord dans les pas de Seeger, semble provenir de sa capacité à intégrer les craintes et les convictions de ses contemporains dans ses chansons – exemplairement pendant la crise des missiles de Cuba, quand le musicien se produit lors d’un concert souterrain aux allures de meeting contestataire.

Cette porosité entre la scène et la démocratie américaine jette un pont – qui pourrait de loin paraître acrobatique – entre le film de James Mangold et le cinéma de Frank Capra. Prenons le cas de Monsieur Smith au Sénat (1939), centré sur un jeune idéaliste (James Stewart) parachuté sénateur au milieu d’une opération de corruption, qu’il finira par exposer en prenant la parole pendant près de vingt-quatre heures consécutives. Ce finale permet de nuancer une étiquette dont on affuble souvent Capra : celle d’un cinéaste patriote soucieux de dépeindre la bonne marche des institutions américaines. Dans le dénouement de L’Extravagant Mr. Deeds (1936), le héros campé par Gary Cooper transformait déjà son audition au tribunal en one man show pour remporter l’adhésion d’une foule hilare ; de même, la célèbre intervention de Jefferson Smith, qui lui permet de s’attirer les faveurs de ses collègues sénateurs, tient moins de la procédure régulière que de la performance exceptionnelle. Le terme qui désigne ces prises de parole au long cours, exploitant un vice de procédure du Sénat (l’un de ses membres peut monopoliser la parole aussi longtemps qu’il continue à s’exprimer), le dit bien : le « filibuster », dérivé de « flibustier », consiste à pirater le cadre institutionnel, pour y insérer un élément supplémentaire – le spectacle. Le Sénat se trouve assimilé à un théâtre (Smith, désemparé, parlera même de « spectacle ignoble »), où les coups du maillet du président remplacent ceux du brigadier. D’abord piètre orateur, Smith devra gagner en éloquence pour convaincre l’agora.

Spectacle et démocratie constituent ainsi les deux faces d’une même pièce. Revenons à Dylan et mettons-le en miroir avec Jefferson Smith : le second est politicien avec un don pour la scène, quand le premier est un artiste puisant du climat politique la sève de ses créations. Dans le cas de Dylan, la balance semble cela dit moins équilibrée : si le numéro de Smith repose sur des idéaux sincères, le musicien, si l’on en croit le portrait qu’en fait Un parfait inconnu, se réinvente au fil des tendances avec peut-être davantage de calcul (Mangold pointe notamment les élucubrations fluctuantes de Dylan sur son propre passé). La seconde partie du film, qui suit le chanteur alors qu’il est devenu une immense star, insiste sur sa difficulté à dialoguer avec son public. Un parfait inconnu suit une route plus désillusionnée que le film de Capra, jusqu’à montrer un divorce entre l’artiste « engagé » et ses fans lors de son passage au festival de Newport en 1964. Dylan, cherchant à affirmer son intégrité d’artiste en jouant de nouveaux morceaux électriques, se heurte à une foule ne jurant que par ses « vieux » tubes acoustiques. Le film, moins lisse qu’il n’y paraît, renfermerait alors une forme de mise en garde : à force de donner au public ce qu’il veut, ce dernier risque de préférer les oripeaux du spectacle aux convictions qu’il recouvre.

Soutenez Critikat

Critikat est une revue de cinéma associative dont les rédacteurs et rédactrices sont bénévoles.
Si elle est (et restera) entièrement gratuite, sa production a un coût : votre soutien est précieux pour garantir sa pérennité et son développement (site Internet, vidéos, podcasts...).
N'hésitez pas à nous soutenir mensuellement si vous le pouvez !