© Haut et Court
L’Aventure rêvée

L’Aventure rêvée

de Valeska Grisebach

L’Aventure rêvée

de Valeska Grisebach

Un monde sans femmes


Un monde sans femmes

L’Aventure rêvée ressemble tout d’abord à une suite de Western, puisque le film s’ouvre sur Syuleyman Alilov Letifov, au volant d’une voiture parcourant une route bulgare. Retrouver neuf ans plus tard ces paysages peu filmés au cinéma, ainsi que ce visage à l’expression toujours sereine, porte une promesse de mélancolie que le récit va redoubler. Alilov Letifov ne reprend pas en réalité son rôle de propriétaire d’une carrière, mais joue Saïd, un petit contrebandier de la frontière entre la Bulgarie et la Turquie de passage dans sa ville natale, Svilengrad, où il croise un amour de jeunesse, Veska (Yana Radeva), devenue entretemps archéologue. Les deux personnages ont plaisir à se tourner autour une journée durant, avant que Saïd ne prenne mystérieusement le large. La narration se reconfigure alors autour de Veska : l’archéologue, dont le prénom évoque celui de Grisebach et qui lui ressemble même un peu (elles sont toutes les deux blondes et semblent avoir le même âge, un peu moins de soixante ans), se mêle alors soudain des affaires de la mafia du coin.

Ce n’est plus un allemand qui s’installe ici aux tables des bulgares, mais une femme, induisant d’autres types de rapports conflictuels. Mais la misogynie de cette société masculine, outre les insultes sexistes et les sous-entendus sexuels attendus, s’exprime surtout par une forme d’étonnement qu’ont les personnages à devoir traiter avec Veska, sans savoir au juste comment s’y prendre. La longue scène où elle se retrouve en face d’Ilya (un autre camarade de jeunesse, qui s’est hissé au sommet de la mafia locale) témoigne bien de cette perplexité. Alors qu’elle lui dit ses quatre vérités, le boss vulgaire répond certes « Comment oses-tu me parler comme ça chez moi ? », tel un Joe Pesci d’Europe de l’Est, mais sans broncher, en restant placidement assis, bien qu’il soit éberlué. La cinéaste désosse ainsi le film de gangsters de ses attributs virilistes et spectaculaires (la violence, rare, se déroule en général à l’arrière-plan), pour accompagner une héroïne elle-même imperturbable. Beau personnage que Veska (et superbe actrice), qui apporte à chaque situation une forme de calme raisonné alors même que ses actions relèvent parfois de l’inconscience. Cette « aventure » qu’elle traverse en effet à la manière d’un rêve, lui permet de régler ses traumatismes de jeune femme mêlée à ce milieu, ainsi que de retomber amoureuse, à distance, de Saïd. Ceci dit, les deux heures au milieu du film sont trop laborieuses pour que cette idée soit réellement incarnée. L’esquisse d’un film de mafia nonchalant et presque paisible achoppe sur la matérialité de la mise en scène de Grisebach, elle-même assez désinvolte. Pour la réalisatrice, seules comptent les scènes de dialogues, en général à plusieurs, qu’elle découpe conventionnellement sous tous les angles. Si le texte est bien écrit, avec son lot de zones d’ombre et de digressions, les séquences s’enchaînent de façon toujours équivalente, sans réel pas de côté ou respiration, pour suivre l’enquête nébuleuse. Sans les chevauchées de Western et son jeu autour de la traduction (l’impossibilité de communiquer constituait le cœur du film), L’Aventure rêvée s’apparente malheureusement plutôt à une promenade hagarde. Et si la fin suspendue, d’une grande douceur, parvient à émouvoir, elle laisse tout de même l’impression de s’être fait balader pour en arriver là.

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