Menu principal
Le film de la semaine
------- Partenaires -------
NisiMasa - Concours scénario
Festival Paris cinema sur critikat.com
Festival La Rochelle 2008 sur critikat
AligreFM - Vive le cinéma

Effroyable Becker

Deux jours à tuer

réalisé par Jean Becker

Critiques > 29 avril 2008

Ah, Jean Becker et son cinéma qui sent bon le Vieux Pané ! Les Enfants du Marais, Dialogue avec mon jardinier, Un crime au Paradis ou Effroyables jardins... Autant de films qui, d’une façon ou d’une autre, ont rencontré le succès en surfant sur la vague du "C’était mieux avant" franchouillard cher au 13h de TF1 et aux couloirs de l’Elysée. Avec Deux jours à tuer, le réalisateur semble délaisser pour un temps ses chroniques populistes pour raconter l’histoire, a priori intrigante, d’un homme qui, un beau jour, décide de tout foutre en l’air (femme, enfants, amis, boulot) pour d’obscures raisons. Un pas vers plus d’ambiguité ? Que nenni : dégoulinant, faux-cul, écoeurant de cynisme même pas assumé, Deux jours à tuer est peut-être le plus mauvais film de son auteur.


Il fut un temps (en fait, l’espace d’un film) où Jean Becker savait faire du cinéma populaire au sens noble du terme. En 1983, L’Eté meurtrier rencontre un succès phénoménal, faisant d’Isabelle Adjani la reine du cinéma français. Douze ans plus tard, le cinéaste tente le même coup d’éclat en ramenant Vanessa Paradis devant la caméra avec Elisa : gros succès public, le film est pourtant désespérant de bêtise - revoir aujourd’hui les jeunes et gentils voyous incarnés par Paradis, Clotilde Courau et leur bande vaut son pesant de cacahuètes. La suite, on la connaît : en parfaite communion avec la nature, le retour aux valeurs sûres d’antan et les bons sentiments, le public fait un triomphe aux films de Becker, dans le même sillon que Les Choristes et autres Une hirondelle a fait le printemps.

Peut-être vexé que Pascale Ferran rafle une poignée de César avec son champêtre Lady Chatterley alors que ses propres chroniques campagnardes ne servent qu’à alimenter les prime-time des chaînes hertziennes, Jean Becker prend un virage à 180° avec ce qui ressemble, à première vue, à une sorte de drame psychologique sur la crise de la quarantaine. Adapté du roman éponyme de François D’Epenoux, Deux jours à tuer part d’un postulat alléchant : Antoine (Albert Dupontel) décide de tout envoyer balader en un week-end, sans que l’on sache pourquoi. Co-directeur d’une agence de pub, il se brouille avec un client, revend ses parts à son associé, règle ses comptes avec sa belle-mère, s’engueule avec sa femme (Marie-Josée Croze) qui le soupçonne d’avoir une maîtresse et insulte copieusement tous ses amis lors d’un dîner qui vire au jeu de massacre. Personne ne comprend ce qui lui arrive alors que lui, au contraire, semble très bien savoir ce qu’il fait.

Dans le dossier de presse, Jean Becker demande aux journalistes de ne surtout pas dévoiler la fin de son film, qui apporte un éclairage totalement nouveau sur tout ce qui nous a été donné à voir. Que l’on se rassure, on est loin d’un twist final à la Sixième sens : ici, à part donner des palpitations aux spectateurs de Navarro, on ne voit pas bien ce que cette fausse surprise peut provoquer chez le moindre spectateur un peu averti, qui aura vu la chose arriver dès le premier tiers du film. Ce que cette fin révèle bel et bien, en revanche, c’est tout le cynisme à l’oeuvre dans la morale édifiante prônée par Becker. Le personnage incarné par Dupontel nous est présenté comme un homme intelligent et malin, tout autant qu’un pauvre gars largué, lessivé et carrément irresponsable qui, épuisé de faire face à la pression de son travail, au simulacre de son couple et à l’hypocrisie de ses amis, règle ses comptes avec une cruauté assez phénoménale. L’idée de voir Dupontel dévorer tout cru tout ce qui passe à sa portée est réjouissante, mais Jean Becker ne parvient jamais à exploiter cette belle promesse. En premier lieu parce que, face au comédien principal, le reste du casting navigue entre fausses notes (Marie-Josée Croze, jamais crédible, tue dans l’oeuf toute empathie pour son personnage) et caricature grossière. Le dîner entre amis est, à ce titre, un ratage dans les grandes largeurs : obligés de camper des stéréotypes forcément insupportables, Claire Nebout, Cristiana Reali ou encore Samuel Labarthe surjouent les connards parvenus, rendant impossible toute ambiguité quant au comportement du héros. Ces personnages-là sont tellement abjects que l’on se demande sans cesse pourquoi il ne s’est pas rendu compte plus tôt de leur bêtise crasse. Visiblement, Jean Becker essaie de dire quelque chose de pertinent sur la société, la bourgeoisie faussement intello qui se donne bonne conscience en s’investissant dans le caritatif, les poules de luxe qui se taperaient bien tout ce qui bouge, les idéaux de jeunesse détruits par l’appât du fric. On ne croit jamais à la sincérité de son discours, tant la charge est maladroite, mal ajustée et inoffensive.

Le pire, pourtant, reste à venir. A bord de sa voiture, débarrassé de tous ces parasites, Antoine branche la radio et écoute Johnny Hallyday beugler J’ai oublié de vivre. On rigolerait volontiers, mais c’est le moment que choisit notre héros pour donner tout son argent à un pauvre chômeur qu’il a pris en stop. C’est qu’il a du coeur, le bonhomme, pas comme l’amie à qui il reprochait, deux scènes plus tôt, de s’acheter une respectabilité en versant son argent aux bonnes oeuvres. La seconde partie du film, dont on taira la teneur par respect pour le réalisateur et son public, renoue avec cet univers qui fascine tant Jean Becker. L’Irlande (ou l’Ecosse, on ne sait plus bien), une vie humble et simple, donc, faite de feux de cheminée et de pêche à la mouche dans des rivières glacées. Un retour aux sources, au propre comme au figuré, puisque Antoine va retrouver quelqu’un avec qui il a des comptes à régler. Le dénouement final fera probablement verser des torrents de larmes aux âmes sensibles. Si tant est que les coeurs les plus tendres sont prêts à fermer les yeux sur un cinéma putassier et racoleur, qui n’hésite pas à prendre les gens pour des abrutis en niant tout ce qu’il a si fièrement énoncé pendant 1h30. La grande classe, quoi.

Fabien Reyre


Ecrire au rédacteurEcrire au
rédacteur
Avis de la rédactionAvis de la
rédaction
Lier cet articleLier cet
article
Imprimer cet articleImprimer
cet article
Télécharger en pdfTélécharger
en pdf
Envoyer à un amiEnvoyer
à un ami

Articles associés
Dialogue avec mon jardinier, réalisé par Jean Becker, par Ariane Beauvillard

Deux jours à tuer (France, 2008). Durée : 1h25. Réalisation : Jean Becker. Scénario : Eric Assous, Jean Becker, François D’Epenoux, Jérôme Beaujour, d’après le roman de François D’Epenoux. Directeur de la photographie : Arthur Cloquet. Montage : Jacques Witta. Musique : Alain Goraquer, Patrick Goraquer. Producteur : Louis Becker. Production : ICE3 (France). Coproduction : StudioCanal, France 2 Cinéma. Distribution : StudioCanal. Interprétation : Albert Dupontel (Antoine Méliot), Marie-Josée Croze (Cécile), Pierre Vaneck (le père d’Antoine), Alessandra Martines (Marion), François Marthouret (Paul), Mathias Mlekuz (Eric), Cristiana Reali (Virginie), Claire Nebout (Clara), Samuel Labarthe (Etienne)... Sortie : 30 avril 2008.

Revue de Presse | Soutenir | Légal | Privée | Partenaires & liens   Valid XHTML 1.0 Strict [Valid RSS]