Accueil > Actualité ciné > Critique > Apnée mardi 18 octobre 2016

Critique Apnée

© Shellac

Appel d’air, par Juliette Goffart

Apnée

Apnée, premier long-métrage de Jean-Christophe Meurisse après sa longue expérience de théâtre avec la troupe Les Chiens de Navarre, porte bien son nom : ses héros, Céline, Maxence et Thomas, sont bien en quête d’une respiration dans un monde de plus en plus asphyxié. Décidés à vivre à trois et à fonder une famille, les voilà partis sillonner en quad les routes de France, à la recherche d’un espace suffisamment accueillant pour leur projet atypique. On ne peut alors s’empêcher de remarquer l’étrange continuité entre Apnée et d’autres films français aussi hétérogènes que La Loi de la jungle, Rester vertical et même Nocturama : tous expriment leur lassitude à l’égard d’une société étouffant les rêves et la liberté des individus, condamnés à trouver une échappatoire, parfois dans la violence (Bonello) ou encore la poésie (Perejatko).

Poésie et coup de gueule

Dans Apnée, on trouvera un peu des deux. Comme cette grosse autruche qui surgit à un moment dans un supermarché, l’imaginaire fantasque des trois personnages devient aisément un moyen de perturbation virulente du quotidien. Le trio romanesque débarque d’abord en robes de mariées, enfonçant brutalement les portes d’une mairie – tant pis, si le mariage à trois n’est pas encore légal –, propose à une petite fille de changer de parents dans la cour de récré, prend un bain dans la vitrine d’un magasin tout en dissertant de leurs pratiques sexuelles. « La poésie est un morceau de vie qu’on crache à la gueule répugnante de la mort », comme s’exclamait un des personnages d’Il est des nôtres, le précédent moyen-métrage de Jean-Christophe Meurisse – autrement dit, la production d’images et de situations surréelles a valeur de résistance. La révolte transgressive de ce trio rêveur devient particulièrement jouissive durant sa première partie dans Paris, alors qu’elle pointe du doigt, avec une douce naïveté, les petits scandales du monde du travail et de la loi du marché. Une réunion d’aide à l’embauche de l’ANPE tourne à la farce absurde et cruelle, et les agents immobiliers et banquiers, quant à eux, sont mis au pied du mur, face à leurs contradictions (par exemple la location d’un dix-huit mètres carrés parisien à 1200 euros) : « on vous donne nos rêves, et vous, vous nous rendez des feuilles à cocher avec des petites cases ! »

Partir en roue libre

Si ces scènes cocasses sont quelquefois largement reprises des spectacles théâtraux des Chiens de Navarre comme Les Armoires normandes et Quand je pense qu’on vieillira ensemble, la suite relève davantage du road-movie dans la lignée de Pierrot le fou, Les Valseuses, ou encore Rester vertical, enchaînant au nom de la libre circulation du désir les moments d’errance, de désespoir, les tentations d’utopie. Le refus de s’en tenir à une direction, une seule trajectoire de vie convenue semble donc s’emparer du scénario qui cultive volontairement un certain flottement, s’échappe dans des directions différentes. A l’aide de plans d’ensemble contemplatifs et colorés, le réalisateur parvient à créer de puissantes parenthèses oniriques et sensuelles à la recherche d’un mode de vie alternatif, d’un autre rapport au corps et aux autres : un postier barbu et bien en chair (l’acteur et saxophoniste Thomas de Pourquery) devient un modèle de peinture et d’érotisme, un Jésus-Christ extrêmement poli descend finalement de sa croix pour aller piquer une tête dans la mer.

Amertume

Cette volonté de demeurer libre et iconoclaste jusqu’au bout réussit hélas moins lorsqu’elle sombre dans une gratuité lassante : les acteurs partent bien longuement en roue libre alors qu’ils séquestrent et disputent un couple de retraités qu’ils se sont choisis pour parents (Claire Nadeau et Olivier Saladin), la fête d’un mariage enchaîne les gags potaches et assez mal filmés – on colle un personnage au plafond, les acteurs font du catch nus sur un tatami… La jolie révolte du trio lunaire, bien souvent, se laisse déborder par l’expression d’un ressentiment amer et d’une forme d’agressivité qui, elle aussi, finit par tourner désagréablement en boucle – l’échange avec la fillette de la cour de récré se fait avec une désinvolture assez brutale tandis que la discussion avec le vieux couple tourne à la harangue plaintive qui n’en finit plus. Telle la fin d’Il est des nôtres, où Thomas, ensanglanté et nu, ouvrait les portes de son garage dans l’indifférence des passants, Apnée se conclura sur un constat bien amer et peut-être un peu condescendant, celui d’être à contre-courant d’une société complètement aveugle.

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