Accueil > Actualité ciné > Critique > Before Midnight mardi 25 juin 2013

Critique Before Midnight

Comment ils se sont disputés (leur vie sexuelle), par Estelle Bayon

Before Midnight

réalisé par Richard Linklater

Richard Linklater a réalisé un triptyque singulièrement attachant, débuté en 1995 avec Before Sunrise, prolongé en 2004 avec Before Sunset, achevé aujourd’hui (pour l’instant ?) avec Before Midnight. Les aventures péripatéticiennes de Céline et Jesse ont quitté le territoire romantique de Vienne et Paris pour entrer le temps d’un été au pays de la tragédie, la Grèce. Si l’amertume altère désormais la douce saveur des premiers émois, la trilogie du cinéaste n’en est pas moins comme le bon vin : elle se bonifie avec l’âge.

En apprenant que Linklater et ses deux acteurs-coscénaristes, Julie Delpy et Ethan Hawke, décidaient de remettre en marche leur duo, on pouvait craindre un étouffement de la vitalité qui plaçait jusqu’alors leurs deux personnages before, avant : avant la vie et ses désillusions, avant l’histoire d’amour et la menace de son épuisement, à l’aube de tous les possibles. La fin ouverte de chacun des deux premiers volets faisait barrage à l’accomplissement définitif de la romance, comme pour maintenir ces deux amoureux dans un état flottant de désir et d’espoir. Le lent fondu au noir à valeur de points de suspension, qui achevait avec malice et pudeur le second épisode, restait toutefois peu ambigu sur ce qui allait se passer entre Jesse et Céline dans son charmant studio parisien. Mais les retrouvailles ont-elles duré une seule nuit, comme dans Before Sunrise ? Un mois ? Neuf ans ? Ce ne sera pas spoiler ce troisième épisode que de dire : oui, ça y est, l’écrivain et l’écolo sont ensemble depuis leur rencontre parisienne. Vous pouvez cependant garder vos gloussements de midinettes au fond de votre gorge. C’est justement l’étouffement que met en scène Linklater en plaçant le couple, dans Before Midnight, au bord de la rupture.

Les trois films de Linklater ne sont pas vraiment les bluettes auxquelles les cyniques voudraient les cantonner un peu trop vite. Chacun des opus déborde et contourne les codes de la comédie romantique. D’abord parce qu’ils ne sont pas vraiment des comédies, malgré les saillies joyeuses et le sens de la répartie qui consolident les dialogues brillamment servis par la justesse des deux acteurs. L’humour caustique vient toujours retendre le fil de la lucidité sur lequel avancent Céline et Jesse, en équilibre entre charmante naïveté et tragique amertume. Aussi, surtout, parce que chacun des Before dénature la trajectoire balisée de la rom-com qui transporte les amoureux vers l’union en focalisant sur son « comment » plutôt que sur son achèvement certain. Céline et Jesse avancent sans cesse sur le terrain de l’incertitude, qu’il se nomme Vienne, Paris ou, ici, la Grèce les accueillant pour un mois de vacances. Les interstices de neuf ans qui séparent chaque film fragilisent leur « ensemble », les éloignant d’abord l’un de l’autre (ils ne se retrouvaient pas sur le quai et se perdaient de vue) avant de les réunir pour mieux les confronter à l’épreuve du temps. Même s’il en snobe également le schéma, qui ouvre conventionnellement sur une rupture avant de s’achever sur les retrouvailles, Before Midnight ressemble davantage à une comédie du remariage par son brassage sceptique des questionnements existentiels. Peut-on s’épanouir dans le couple ? Connaît-on vraiment l’autre ? Pourquoi vivre à deux ? Qu’est-ce que le bonheur ?

Dévitalisée par la routine, l’histoire de Jesse et Céline apparaît désormais comme un after pas très festif, entre compromis du quotidien, dilemmes professionnels, complexes d’un père éloigné de son fils, non-dits et frustrations. Tel le prolongement que la comédie romantique abandonne, candide, à un hors-champ post-générique, Before Midnight éclate la bulle radieuse du couple, habituellement vécue comme un accomplissement, en la ramenant à un enfermement. Aussi la grande affaire du temps qui travaille la trilogie de Linklater se soumet-elle habilement à une mise en espace. D’emblée, on retrouve nos deux amoureux discutant au volant de leur voiture qui les ramène à la villa. Tandis que le transport amoureux s’en remettait au hasard (le tramway viennois de Before Sunrise) ou au destin (la voiture du chauffeur les emportant vers le studio dans Before Sunset), Céline et Jesse sont désormais maîtres de leur véhicule trimbalant leur progéniture, de leur couple et de sa conduite, et doivent en assumer chaque virage, chaque ralentissement. L’ombre de Voyage en Italie vient mordre sur l’éclat du soleil grec qui enlumine leurs vacances en famille. La tension palpable derrière le badinage est cependant rompue par une surprise d’abord déroutante en ce qu’elle casse le dispositif centripète auquel nous avaient habitués les deux premiers volets : le tête-à-tête s’ouvre à trois couples d’amis. Ce débordement du cadre vers leur entourage participe déjà de l’étiolement du couple, d’autant plus que les dissertations autour du repas collectif paraissent étrangement désabusées derrière la badinerie générale, y compris chez les plus jeunes. Mais, comme conscient de la faiblesse de la séquence, un peu trop théorique, le film recentre son récit sur ses deux héros, à la faveur d’une nuit à l’hôtel, pleine de promesses romantiques, voire érotiques.

Before Midnight semble le miroir inversé de Before Sunrise. L’hôtel était le lieu manquant du premier épisode, qui obligeait les deux étudiants désargentés à s’abandonner à la ville, à l’autre, à soi-même. À l’encontre de l’errance primesautière qui animait leurs balades, l’enfermement dans cet espace-temps trop programmé étouffe toute spontanéité, dont Céline regrette amèrement la disparition. Le romantisme est gâté par un retour à la réalité, régulièrement convié dans les dialogues comme une fatalité, et l’érotisme restreint à une amorce qui ramène les frustrations au cœur de la discussion. La scène de sexe, dont nous a toujours privé la trilogie, restera malignement entre parenthèses. Le plan long qui accueillait jusqu’alors l’évidente connivence du duo éclate avec la dispute ; le montage lacère la relation de sutures qui pourraient bien ne pas cicatriser. À moins que la résistance ludique dynamitant çà et là l’écriture ronronnante du quotidien ne parvienne à déjouer l’emprise étouffante du réel. Céline joue à la groupie naïve face au bel écrivain, Jesse au bellâtre méditerranéen. Ils improviseront même une scène de rencontre, entre remake de Before Sunrise et sequel imaginaire, quarante ans plus tard. Alors, Before Midnight parvient à ouvrir des perspectives aérées sur le passé et l’avenir, capables de rendre le présent à la jouissance, fût-elle moins charnelle que narrative.

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