Accueil > Actualité ciné > Critique > Dans ma tête un rond-point mardi 23 février 2016

Critique Dans ma tête un rond-point

« Tourne, tourne », par Marie Gueden

Dans ma tête un rond-point

Fi Rassi Rond-point

réalisé par Hassen Ferhani

Dans ma tête un rond-point est le premier long-métrage d’Hassen Ferhani, jeune réalisateur algérien documentant la vie d’un abattoir à Alger. Si le film remarqué et primé au FIDMarseille (Grand Prix de la Compétition Française, mention spéciale du Groupement National des Cinémas de Recherche) et à Belfort (Prix presse Camira, Prix du public) s’inscrit dans une tradition cinématographique du film d’abattoir marquée par Le Sang des bêtes (1949) de Georges Franju, il est surtout le portrait d’un lieu de travail et de vie et le portrait d’un pays, dont l’abattoir constitue la synecdoque (la partie pour le tout). Document humain sur les travailleurs et leur milieu, Dans ma tête un rond-point est aussi un document historique car les abattoirs d’Alger ont aujourd’hui été abandonnés au profit d’une structure plus récente et plus éloignée du centre-ville, qui se fait l’écho des questions sociales et politiques du pays.

Si Ferhani ne fait pas de l’abattoir un théâtre de la cruauté en tant que tel, il s’attache à capter tout ce qu’il y a d’humain dans ces hommes, leurs aspirations et leurs désirs, leurs craintes et leurs détresses [1]. La formule « tourne, tourne » employée dans l’abattoir à propos des carcasses à déplacer est aussi celle du réalisateur qui tourne un très beau document sur celui-ci d’une portée tonnante, mais elle rend compte encore de toute la détresse d’une répétition obsédante et d’une circularité désespérée figurées par le motif du rond-point.

« Tout n’est que mensonge, la vérité n’existe pas »

Si Ferhani choisit pour cadre Alger, comme c’était le cas dans ses courts-métrages [2], c’est le huit-clos de l’abattoir qui est l’espace du film, dont on sort à peine sinon pour appréhender parfois, à ses alentours, hommes ou vaches à l’air libre. Car le titre peut aussi s’appréhender ainsi : on ne sortira pas du cadre que Ferhani s’est donné pour tâche de documenter, s’ouvrant sur la manipulation d’une manivelle par un ouvrier, entre une musicalité stridente et une répétition obsédante. Cette manivelle sert vraisemblablement à relever les bêtes qui pendent aux crochets, vraisemblablement car cela est relégué hors-champ. Ce geste inaugural inscrit le motif circulaire général tenu par Ferhani dans le film figurant un enfermement spatial et psychique. S’y révèle aussi son sens du cadre, le rapport au hors-champ, et les rapports image/son.

Ferhani donne ainsi à voir la répétition du travail, son abrutissement par les gestes répétitifs des mains qui dépècent la peau des bêtes, nettoient, … Le caractère absurde est d’autant plus criant que la finalité du travail (à savoir la vente de la viande) n’est pas montrée, à part pour la fête de l’Aïd vers la fin, ni son amont (à savoir l’arrivée des bêtes). Lorsque Ferhani demande à un personnage de proposer un titre au film et que celui-ci avance « On ne ment pas, mais on ne tombe pas dans la vérité », il s’agit d’une formule absurde qui culmine ensuite dans « tout n’est que mensonge, la vérité n’existe pas ». Si on peut y voir une éventuelle allusion à la recherche d’un juste rapport pour capter la réalité de son sujet par Ferhani exprimée indirectement par son personnage, c’est aussi la confession d’une sévère désillusion. Le réalisateur fait à ce titre le choix de l’ombre et de l’obstruction : les personnages, parfois présentés dans un clair-obscur, le visage dans le noir, et cachés par des encadrements ou relégués hors-champ, sont filmés comme par pudeur pour mieux recueillir la confession de leur voix, mais aussi comme pour rendre compte d’une forme d’absence au monde, d’une disparition présente et/ou à venir, d’une dépossession d’un agir (politique).

« Ma tête est comme ça ! »

La scène centrale qui donne son titre au film fait à ce titre advenir sans appel la détresse d’un jeune homme qui n’apparaît que par intermittences et en partie depuis l’encadrement d’une porte. A contrario, le contrechamp présente son interlocuteur qui lui, n’a rien dans la tête comme il le dit lui-même. Dans cette scène-clé, l’un a une tête vide, l’autre une tête pleine : « Dans ma tête, y’a le mariage, la voiture, l’argent, sortir, m’habiller, me promener, voyager... j’ai mille choses en tête ! ». Mais cette tête tourne en rond, le jeune homme répétant en les variant les phrases décrivant l’intérieur de son crâne par la métaphore du rond-point : « Dans ma tête, y a un rond-point de mille routes. Mais ma route, je la cherche encore. Je veux prendre une route et tracer sans me retourner. J’ai le cerveau retourné et plein de chemins. Mais qui mènent où ? Dans ma tête un rond-point avec 99 chemins, et je ne sais pas lequel prendre ! »
Ce lieu impossible finit par constituer une autre impossibilité : une alternative tournant en boucle dans sa boîte crânienne, figurant une possibilité tragique de sortie de la répétition (la sortie du pays par la traversée de la mer ou la sortie de la vie par le suicide) à dimension centrifuge, annulée par une obsession à dimension centripète. C’est encore une autre voie tragique envisagée par ceux qui s’échappent du quotidien « en se remplissant la tête » avec des psychotropes et autres drogues. On assiste ainsi, choqués et impuissants face à la confession de suicides potentiels à venir, à la détresse d’un peuple, notamment à travers la sévère impasse dont témoigne sa jeunesse.

Même l’amour qui pourrait constituer un contrepoint heureux à la peine quotidienne et évoqué par tous à travers leurs histoires réelles ou fantasmées semble une impasse : histoires impossibles, ou qui finissent mal, ou dont on rêve seulement. Pourtant, comme l’air de « Besame mucho » qui retentit dans l’abattoir alors que les hommes nettoient le lieu, des voies d’issue sont possibles, ailleurs, dans l’imaginaire.
C’est la mort aussi dont on parle et qui est omniprésente. Alors si Ferhani raccorde un cœur rouge dessiné sur un mur avec une carcasse de bœuf qui sèche, c’est que la puissance visuelle et plastique du cinéma déployée par le montage permet, en figurant la réversibilité de la vie et de la mort, d’esquisser une alternative à la fatalité régissant l’abattoir – la mort. Et Ferhani de magnifier, en effet, le quotidien difficile par ses cadrages, et une très belle gamme chromatique et lumineuse.

Dans ma tête un rond-point a le très grand mérite d’être un riche objet formel qui fait d’un document humain, social un objet esthétique mais aussi politique et historique s’arrimant au motif du rond-point. S’il est fait état de la situation actuelle de l’Algérie par échos, on évoque aussi Saddam Hussein, et même la colonisation française, émergeant notamment avec la parabole d’une cigogne torturée par des soldats français. La fameuse séquence de La Grève (1925) de Sergueï M. Eisenstein donnait à voir l’analogie par le montage parallèle entre la mort des bêtes dans un abattoir et celle des hommes – les grévistes sur lesquels tire l’armée. Ferhani semble faire sienne, en filigrane, moins que la métaphore de l’abattoir en elle-même davantage cette parabole (même si les deux peuvent se recouper en partie), à travers son terrible portrait de l’Algérie. Si c’est un pays peuplé d’hommes, de cadavres, de fantômes, c’est bien un lieu où l’on tourne en rond, une voie sans issue.

Notes

[1Rapprochons-le du documentaire récent de David Kremer, Seuls, ensemble, film de chalutier sur la pêche hauturière en mer de Barents et portrait de marins.

[2La fiction Les Baies d’Alger (2006) ; le docu-fiction co-réalisé, Afric Hotel. Tarzan, Don Quichotte et nous (2013), à partir du souvenir du quartier Cervantès croisant l’histoire du cinéma.

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