Accueil > Actualité ciné > Critique > La Grande Bouffe mardi 28 juin 2005

Critique La Grande Bouffe

Manger, jouir, et puis mourir, par Sophie Labeille

La Grande Bouffe

réalisé par Marco Ferreri

Ce film provoqua un vrai scandale à sa sortie en 1973. Ferreri heurte une nouvelle fois la morale bourgeoise en dépeignant ses vices, sa décadence. Au cours de ce « séminaire gastronomique », toutes les scènes concourent à dénoncer une classe sociale qui vit pour manger et non qui mange pour vivre. Une histoire d’une terrible actualité dans nos sociétés sur-alimentées.

Quatre amis se réunissent un week-end dans le manoir de l’un d’eux, Philippe, pour manger. Il ne s’agit pas pour eux de se retrouver autour de dîners et partager le plaisir des retrouvailles, mais de bien manger pour manger. La nourriture est présentée dans une profusion qui provoque la nausée. L’arrivée des viandes avec la présentation solennelle de chacun des morceaux de gibier annoncent trois ans après les repas pantagruéliques d’Astérix et Obélix (Les 12 Travaux d’Astérix, 1976). Mais dans La Grande Bouffe, aucune des scènes ne ressortit au genre fantastique – à part peut-être la dernière scène du bétail mort entassé dans le jardin du manoir, sur les marches et jusque dans les arbres. La représentation cinématographique est des plus réalistes. Les hommes sont filmés dans leur quotidien qu’ils quittent pour se retrouver dans cette belle demeure, lieu de leur orgie : Philippe est juge, Marcello est pilote, Ugo est cuisinier, Michel est présentateur à la télévision (remarquons que le parti pris réaliste confère aux personnages les mêmes prénoms que ceux des comédiens). Les repas sont somptueux, raffinés, préparés et servis avec art par le chef Ugo. Assis, debout, couchés, dans toutes les pièces, ils mangent, ils mangent, et ce jusqu’à l’écœurement, jusqu’à la mort. Les scènes s’enchaînent sans qu’il y ait vraiment possibilité de repérage chronologique, bien que le brouhaha de voix et de cris d’enfants de l’école, voisine du manoir, dans la dernière scène prévienne du début de la semaine. Le week-end s’est peut-être achevé mais le temps s’est effacé au profit de l’orgie masticatoire et sexuelle.

Car le sexe est bien le thème qui se surajoute et finit très vite par se mêler crapuleusement à ces repas d’ogres. D’abord, parce que chaque personnage est présenté par ses fantasmes. Michel dès son entrée dans le manoir fouette une statue de femme (plus tard, il jettera de la nourriture sur le corps d’une prostituée), Marcello quant à lui caresse perversement une statue grecque callipyge. Celui-ci se proclame obsédé sexuel (mais il est aussi le personnage le plus torturé) et convoque dès le premier soir trois prostituées afin de satisfaire, aussi, ses envies sexuelles. Sexe et nourriture ne font plus qu’un dans les corps enlacés. Pourtant, aucune scène scandaleuse à proprement parler. La provocation va au-delà de la représentation de l’acte sexuel. La nudité du corps filmé dans sa totalité s’assimile bien vite à la chair des gibiers. Le malaise tient aussi du mauvais goût assumé par Ferreri qui sonorise à l’excès les émissions de gaz intestinaux, les éructations, bruyantes et revendiquées. La nourriture est consommée sauvagement mais elle est aussi jetée par les fenêtres. Marco Ferreri dénonce le train de vie bourgeois dans un portrait paillard et vulgaire. On est très loin du raffinement et de la préciosité de cette classe sociale. À l’horizon, il s’agit aussi de dénoncer la vanité d’une société gorgée d’excès et parmi lesquels, « le corps [est] vanité des vanités », dira Michel.

Les thèmes se nouent entre eux et sont peut-être concentrés dans le personnage d’Andréa, la maîtresse d’école, invitée un peu par hasard. Institutrice, mère, amante, nourricière et perverse à la fois, Andréa symbolise pour ces hommes « La Femme ». Il n’est donc pas surprenant que Philippe, lequel au réveil se fait donner la becquée par sa vieille nounou tout en lui baisant les seins, la demande en mariage. Mais c’est à tous que l’institutrice portera ses attentions maternelles et sexuelles. Gros personnage, elle fait figure d’ogresse à côté des minces, et presque décharnées, prostituées (encore une manière de dénoncer les différences sociales). Mais le discours de classe est dépassé par ce personnage incarnant à lui tout seul le Plaisir. Pute et Mère sont les deux pôles entre lesquels la féminité erre depuis les personnages bibliques de Magdalena et de Marie. Andréa, mère des trois hommes qu’elle surnomme avec des diminutifs enfantins, sera celle qui les accompagnera vers la mort. Mais Andréa est très souvent filmée en coupe portrait afin de montrer au plus près le plaisir qu’elle ressent en mangeant, en faisant l’amour. Nourriture, Sexe (et aussi l’Art) constituent pour la psychanalyse les moteurs polymorphes d’un même plaisir/désir. La Grande Bouffe dépasse à ce point la seule dénonciation de la classe bourgeoise, que cela permet au film de demeurer contemporain des époques qu’il traverse. Qui est La Femme ? Doit-on mettre des limites aux plaisirs terrestres ? Où placer sa morale ? La Culpabilité (nommée A Dirty Shame par John Waters) versus la jouissance ici-bas avant de mourir ; autant de notions qui posent encore questions et débats.

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