Accueil > Actualité ciné > Critique > Le Disciple mardi 22 novembre 2016

Critique Le Disciple

© ARP Sélection

Est-il bon ? Est-il méchant ?, par Marie Gueden

Le Disciple

Ученик / Uchenik

réalisé par Kirill Serebrennikov

Présenté au dernier Festival de Cannes dans la sélection Un Certain Regard, le nouveau long-métrage du metteur en scène de théâtre russe Kirill Serebrennikov est adapté de la pièce Martyr de Marius von Mayenburg. Un an plus tôt, c’était le festival d’Avignon qui avait accueilli sa mise en scène des Idiots, d’après le film de Lars Von Trier (Les Idiots, 1998).
On retrouve ce chassé-croisé entre cinéma et théâtre dans le cinéma de Serebrennikov, avec d’un côté un cadre très composé, un recours privilégié au plan-séquence avec mouvements de caméra, de l’autre un soin porté à la scénographie.
Si c’est un élément qu’on peut retrouver dans le cinéma russe actuel, le film partage aussi une veine sociale et politique dépeignant un état de la Russie contemporaine. Le Disciple dresse le portrait d’un jeune lycéen, Veniamin, dont la crise d’adolescence prend la forme d’une sévère crise de foi : entre réactions de prosélytisme ou de scepticisme, Veniamin est-il bon ou méchant, selon la célèbre formule de Diderot ? La figure d’un disciple paradoxal permet ici d’interroger les relations entre religion et pouvoir, mais bien plus encore l’émergence du pouvoir détenu par un imposteur.

La loi et la foi

La crise mystique d’un jeune adolescent, vivant seul avec sa mère, plonge dans un premier temps le spectateur dans un profond désarroi face à l’intransigeance du jeune homme : les filles ne peuvent pas porter de bikini à la piscine car leur tenue invite à la luxure ; les cours d’éducation sexuelle n’ont pas leur place à l’école car ils présentent la sexualité sur un mode animal, et invitent aussi à la fornication… Ainsi Veniamin, Bible en main, déclare la guerre à l’immoralité et profère à sa mère divorcée qu’elle sera jugée par Dieu lui-même. L’ensemble des invectives du jeune garçon sont d’autant plus incisives et violentes qu’elles sont appuyées à coup de citations bibliques inscrites à l’écran, références précises incluses.
Si l’observance de la loi et de la lettre du texte sont fanatisées, le reste (l’esprit, la manifestation de l’amour) manque à l’appel. La radicalité de Veniamin, tout de noir vêtu, au visage fermé et anguleux, l’isole de tous, de sa mère, de ses camarades, comme de ses professeurs, et culmine dans la simili bonne action qu’il fait en se liant d’amitié avec un camarade pied bot, lui aussi rejeté par ses pairs. Cette fausse amitié – motivée par l’impératif religieux d’accueillir à sa table les estropiés et les rejetés – vire à l’attirance homosexuelle et donne naissance à une alliance malsaine, voire maléfique : les deux jeunes gens planifient le meurtre d’Elena, leur professeur de biologie, qui s’obstine seule à faire face à Veniamin.
Le scénario ménage ainsi progressivement un retournement, de la croyance en la mystérieuse élection de Veniamin à la mise en crise de celle-ci : si le jeune homme est loin d’être totalement cohérent dans sa démarche, et s’il œuvre par orgueil ou pour le mal, émerge peu à peu l’idée qu’il pourrait être un imposteur et que le Dieu qu’il croit servir n’est sans doute que l’illusion de sa volonté de puissance. Aussi, la violence de Veniamin faite au nom de la religion est-elle bien la même, ou peut-être pire encore, que celle dirigée contre elle.

La foi et le pouvoir

Le Disciple interroge par ailleurs surtout les relations entre religion et pouvoir, notamment à travers les figures de la directrice d’école et d’un pope examinées à l’aune de la religiosité de Venianin : quand l’une est troublée et séduite, l’autre tente de le ramener dans le giron de l’Église, puis de l’exorciser. Mais finalement, le jeune homme parvient à retourner les esprits, à l’exception de sa professeure Elena, qui ne cesse de résister envers et contre tous.
Bien plus encore, le film de Serebrennikov interroge tout pouvoir, et la possibilité d’un pouvoir de résistance qui lui est corrélé : s’il est appris en classe aux élèves que Staline fut malgré tout un « excellent manager », le portrait de Poutine accroché dans le bureau de la directrice, tronqué par le cadre comme dans le Leviathan (2014) de Zviaguintsev, invite bien à lire le film à l’aune de l’actualité et de la question du pouvoir.
Ainsi, c’est le bien-fondé même des relations entre religion et pouvoir qui est interrogé, comme celui d’une forme de mystique du pouvoir qui hypnotise les masses, fondant une hyper-société organisée, endoctrinée, uniformisée mais, en retour, ne prêtant pas attention au petit, à l’Autre (ici, les questions de l’homophobie et de l’antisémitisme).
Le plus grand atout du film de Serebrennikov est dans cette mise au jour que les liens entre religion et pouvoir doivent être sans cesse interrogés, ainsi que dans la possibilité de l’imposture au nom de la religion. Face à celle-ci, c’est un acte de résistance qu’il met en scène et dont il témoigne, par exemple, avec l’utilisation d’une chanson de Laibach, de style hard-rock progressif, musique interdite en Russie.

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