Accueil > Actualité ciné > Critique > Le Fils de Jean mardi 30 août 2016

Critique Le Fils de Jean

© Sébastien Raymond / Fin Août Productions

Une histoire de pères, par Axel Scoffier

Le Fils de Jean

réalisé par Philippe Lioret

Pour son huitième film, Le Fils de Jean, Philippe Lioret propose un drame mineur mais touchant, filmé avec retenue. Le film raconte comme un jeune homme découvre l’existence d’une famille canadienne à l’occasion de la mort de son inconnu de père. Sec, noueux et bienveillant, Le Fils de Jean parvient à conjuguer une quête de paternité à un travail d’enquête familiale, et à construire dans ce même mouvement un délicat édifice d’émotions contradictoires.

Intrigues familiales

Le Fils de Jean s’inscrit dans le genre du film à suspense familial. Lorsqu’un appel lui apprend le décès et l’identité de son père, Mathieu, trentenaire divorcé et père d’un petit garçon, est porté par le besoin de rencontrer ses « nouveaux » frères canadiens. Le film joue alors de la crainte ou de l’espoir des conséquences d’une telle rencontre entre ces mondes parallèles, avant de porter peu à peu notre curiosité, ou notre inquiétude, sur d’autres objets. Car l’irruption d’un fils illégitime dans une famille en deuil est un enjeu à haut risque, tant et si bien que Mathieu se voit contraint d’écouter Pierre, le meilleur ami de son père, qui lui demande de dissimuler son identité en se faisant passer pour un ami français « de passage ». Sans constituer le seul enjeu du film, il faut avouer que l’intérêt que l’on porte à l’éclaircissement des faits construit un premier niveau d’attention aux péripéties de Mathieu, autour duquel le réalisateur peut travailler d’autres enjeux.

Jeux de dupes

Paradoxalement, la petit histoire que doit accepter Mathieu pour pouvoir voir ses frères – et maintenir, par cette dissimulation, l’illusion d’une figure patriarcale immaculée – lui permet de s’approcher de cette famille fantasmée, de l’observer, de dé-fictionnaliser l’image qu’il s’était faite d’eux. Ce faisant, et au travers de plusieurs confrontations entre les personnages, Lioret insiste sur l’organe fictionnel qu’est la famille – en partie pour ses rocambolesques secrets, mais aussi par le jeu des histoires que les personnages se racontent entre eux et à eux-mêmes. Plus loin, l’enjeu des dits et non-dits, et la construction perpétuelle de fictions lors des interactions entre personnages, se retrouve au temps présent du film, dans l’innocent jeu de séduction entre Mathieu et Bettina, la fille de Pierre, son hôte canadien (l’un et l’autre ont-ils des enfants ? sont-ils célibataires ?). Ce regard que construit le film sur la machine fictionnelle que constitue la famille est suffisamment juste et montré sans emphase pour mériter d’être salué.

Le partage des sentiments

En posant, dès le début du film, Mathieu lui-même en père de famille qui sacrifie l’importante compétition de judo de son fils pour enquêter sur ses racines au Canada, Lioret accorde rapidement un poids émotionnel à cette quête de paternité. Il semble que Mathieu soit tenté d’hypothéquer sa future famille pour connaître ses origines, et c’est précisément cette croisée des temporalités qui donne de l’enjeu à ces rencontres. Evoluant dans un groupe de personnages restreints dont il ne veut pas perturber le quotidien, Mathieu se pose en observateur en perpétuel travail d’enquête et d’interprétation. Ici, la qualité de jeu de Pierre Deladonchamps en jeune adulte concerné mais à la mine cassée, à la fragilité souterraine, permet une identification émotionnelle étonnamment rapide. Lioret parvient, par l’habileté de son scénario et l’attention accordée à chaque personnage, à traduire émotionnellement la complexité de la situation : au fil de l’intrigue, le spectateur est mis face à des espoirs, des déceptions, des tiers espoirs. Il peut lui aussi interpréter ce qu’il voit à la lumière des implications possibles de ces informations pour Mathieu, et s’approprier l’éventail des vies possibles qui tantôt s’offrent, tantôt se dérobent à lui. La mise en scène de Lioret, en retrait (discrétion de la musique, informations données à contretemps, jeu précis des acteurs – en particulier Gabriel Arcand, qui interprète Pierre) entretient de tels moments de doutes, et joue de la possibilité permanente de basculement entre plusieurs niveaux d’interprétations. Cette capacité à diviser, dans le regard du spectateur, le personnage dans ses attentes, ses interprétations, et ses sentiments est la marque d’un sens du cinéma certain, forgé pour rendre le réel dans toute sa complexité émotionnelle.

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