Accueil > Actualité ciné > Critique > Les Barbouzes mardi 6 octobre 2009

Critique Les Barbouzes

OSS 117 au pays de la Realpolitik, par Vincent Avenel

Les Barbouzes

réalisé par Georges Lautner

On prend les mêmes et on recommence ? Un an après les mythiques Tontons flingueurs, le couple Lautner/Audiard rameute la fine équipe Ventura/Blanche/Blier pour une nouvelle farce entre polar et espionnage. Mais cette fois-ci, on ne dynamite plus, on ne disperse plus, on ne ventile plus : on politise !

Son Excellence Bénar Shah, riche dignitaire libanais et accessoirement marchand d’armes, a pour hobby de collectionner les brevets des armes modernes les plus meurtrières (pour, avec un certain bon sens, épargner à ses bons clients la possibilité de se faire péter les uns les autres avec des produits trop efficaces). Trouvant une mort vraisemblablement enviable dans les bras d’une demoiselle à l’affection négociable, le brave homme laisse à son épouse Amaranthe le soin de se débrouiller avec la succession. La belle pouvant être tentée de vendre au plus offrant, l’agent de renseignement (pardon, le barbouze) Francis Lagneau est chargé de convaincre la veuve éplorée de vendre les précieux brevets à la France. Mais c’est compter sans l’URSS, la Suisse et l’Allemagne, qui dépêchent également leurs top agents.

Lautner rameute avec Les Barbouzes la fine équipe des Tontons flingueurs, selon une recette éprouvée. On tient souvent Les Barbouzes pour le parent pauvre, le remake officieux et moins efficace du précédent film. C’est oublier que, du polar, l’intrigue s’est ici recentrée sur l’espionnage. Et qui dit espionnage, dit James Bond. Ainsi, pendant que le classieux, élégant et toujours séducteur Sean Connery, agent de Sa Majesté, court le monde et tombe les beautés sculpturales, les barbouzes du vieux continent mettent des micros dans les arrosoirs, des bombes dans des chasses d’eau, déciment des Chinois avec des flingues qui font « pfut », et séduisent une Mireille Darc qui, un casque blond vissé sur le crâne, tient assez peu de l’Ursula Andress ou de la Claudine Auger.

Serait-on donc en présence de la première comédie gaulliste ? Un film où l’on met l’Américain à la flotte ou par la fenêtre, et où l’on ignore, avec dédaigneux « pfut », l’Anglais pourrait le laisser penser. Non au film d’espionnage atlantiste ! Que l’on tue, manipule, mente, recoure aux plus vils expédients – soit. Mais-dans-le-style-con-ti-nen-tal ! L’entente cordiale ambiance café du commerce qui règne entre les quatre barbouzes évoque volontiers une réunion de vieux caciques continentaux, attachés par les crocs aux anciennes voies, alors que le monde change à la vitesse d’un espion américain payant « cash ».

Une fois leur union sacrée constituée, le couple Lautner/Audiard lâche un nouveau chien : l’argent. Évidemment, ces vieilles nations suprêmement arrogantes sont sans le sou. Résultat : au lieu de conclure des accords commerciaux, « on courtise, on enlève et au besoin – on épouse ! » Ce qui peut paraître contradictoire au Suisse Eusebio Cafarelli, dont la couverture est celle d’un ecclésiastique, et à notre Francis Lagneau national, dont on sait qu’il est tout à fait marié. Mais le devoir d’abord. Les Barbouzes vont dès ce moment verser dans la gauloiserie raciste la plus éhontée : l’Allemand fait des bonds de papillon en lançant avec un accent outré « che zuis gomme Werther ! », le Russe couine des chants traditionnels slaves au piano... Mais évidemment, c’est le Français qui remporte la mise en manipulant, mentant, menaçant à mots à peine couverts...

En faisant, sous couvert d’une comédie populaire, le portrait du beauf bon teint et d’une vision continentale archaïque du monde, Lautner se rit autant de son auditoire que celui-ci de ses personnages. Mettez donc au coq gaulois le bec dans le crottin, il ne s’en redressera que plus fier, la crête dressée et l’excrément sur le bec. Les Barbouzes, ce sont avant tout les barbons, les ancêtres agrippés à leurs habitudes et à leurs fiertés archaïques. La France gaullienne, farouchement contre-atlantiste, la France à l’ancienne se trouve donc brocardée dans la satire de Lautner et Audiard, ce qui n’est pas sans évoquer la provocation sage et domestiquée des OSS 117 de Jean Dujardin. Mais là où ces comédies populaires restent bien sages et ne font guère plus qu’égratigner la fierté nationale, Audiard et Lautner auront eu le nez plus creux, quant à saisir l’air du temps. Après tout, on n’était qu’à un an de Mai 1968...

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