Accueil > Actualité ciné > Critique > On ne devrait pas exister mardi 23 mai 2006

Critique On ne devrait pas exister

La règle du jeu, par Raphaël Le Toux-Lungo

On ne devrait pas exister

réalisé par HPG

Pour son premier long métrage de cinéma « traditionnel », l’acteur porno HPG réalise un coup de maître. Loin des rôles souvent attribués dans les productions courantes aux anciens acteurs du X (à savoir doublure bite ou doublure seins), HPG écrit, réalise et interprète un film surprenant, porté par une énergie folle. Il cherche ici à définir le métier d’acteur en portant l’expérience de la mise en abîme dans ses derniers retranchements. Et à HPG de prouver qu’une seule école définit les grands comédiens et les grands cinéastes : le talent.

Hervé est une épave d’une quarantaine d’années. Acteur de films porno, alcoolo et drogué, sa vie et son métier commencent à le fatiguer. Il veut raccrocher son costume de Condoman pour commencer une nouvelle carrière dans le cinéma traditionnel. Mais, personnage excessif à la provocation permanente, Hervé dérange. Il rencontre une jeune femme, LZA, qui va alors tenter de lui faire assimiler les nouvelles règles du jeu... Chemin délicat et semé d’embûches que celui de comédien porno qui cherche à se reconvertir. Chemin dans lequel Hervé se perdra, mais dans lequel HPG réussit un film original, drôle et même émouvant.

HPG n’est pas n’importe quel acteur de films X. Loin d’être son autobiographie, malgré le scénario et le réalisme de la mise en scène, On ne devrait pas exister apparaît plutôt comme une expérience théorique, une réflexion sur le métier d’acteur et sur l’état du cinéma français, son embourgeoisement et sa marge.

Commençons donc par la biographie de HPG, le pornographe. Vingt ans de métier, plus de 300 films et un statut de porno-star. Il est aussi l’un des pionniers du « gonzo » français, à savoir un style de films pornographiques qui n’ont ni intention narrative, ni recherches esthétiques particulières, mais qui se définissent par une forte volonté de réalisme et une brutalité voyeuriste. Souvent tournés sur le vif, ces films cherchent à donner au spectateur l’impression qu’il participe aux scènes qui sont tournées. Il est aussi pour HPG, selon ses propres termes, une manière de s’insurger contre le système des studios comme l’avait fait la Nouvelle Vague en son temps. Ainsi HPG n’hésitera pas à tourner dans des cimetières, aux abords du périphérique ou dans la rue, provoquant de nombreuses arrestations. Car pour lui, la pornographie telle qu’elle est conçue ne lui suffit pas, il veut lui donner une autre dimension proche de l’avant-garde.

1995 voit ainsi pour HPG le début d’une carrière de cinéaste qu’il place sous des auspices auteuristes trash. Ainsi, son film réalisé en 1999, HPG, son vit, son œuvre, sera programmé avec d’autres de ses courts métrages à la Cinémathèque française en 2004. Il s’y attire la sympathie de réalisateurs tel que Godard, Gaspar Noé, Lars von Trier ou Jacques Audiard, mais est aussi très vivement décrié par les féministes les plus rétrogrades (« les Chiennes de garde » qui interdisent la diffusion du film sur Canal +). Son univers dérange, mais fascine le cinéma d’auteur à une époque où bon nombre de réalisateurs cherchent à y intégrer des plans d’actes sexuels non simulés. Il travaille alors avec Breillat, Bonello, Olivier Py ou Klapisch, mais ne veut pas non plus se voir attribuer le rôle du mec à poil, qui ne viendrait compléter le casting que pour se branler en gros plan.

Arrive alors 2006 et la réalisation de ce On ne devrait pas exister. Film à mille lieues de la pornographie. HPG a rangé son phallus mais, loin de débander, il exprime pleinement son aptitude de cinéaste après des années à s’être fait la main sur ses projets hardcore. Ce qui lui vaut d’ores et déjà une sélection cannoise dans la section la Quinzaine des réalisateurs. Voilà un joli pied de nez pour celui qui aura été nommé de nombreuses fois aux Hots d’or sans jamais recevoir de prix.

On ne devrait pas exister est une troublante mise en abyme qui décrit les affres de la vie de Hervé-HPG. On pourrait le comparer au personnage de Myrtle Gordon qu’interprétait Gena Rowlands dans Opening Night de Cassavetes. Personnage complexe et ambigu qui mélange sa vie à la création pour donner un nouvel élan à son jeu. Deux personnages tentés par l’autodestruction, qui cherchent un nouvel espace où exprimer leur art. Tous les deux perdent le fil de leur vie et veulent faire de cette perdition le moteur de leur travail d’artiste, se frottant à un milieu trop sage et trop « cadré ». Les deux films sont aussi des réflexions sur le métier d’acteur. On ne devrait pas exister pose ainsi une multitude de questions : quand s’arrête le jeu ? Faut-il interpréter sa vie sur scène ou est-il préférable d’avoir recours à une « technique » de jeu ? Quelle est la différence entre un acteur de X et un acteur « traditionnel » ?

Les vies de HPG et de sa compagne LZA se mélangent à la fiction de la même manière que celles de Cassevetes et de Gena Rowlands dans Opening Night. Tous les espaces du faux s’y déploient : tournage cinématographique, scène de théâtre, auditions, improvisations et scènes écrites, qui régissent aussi bien le porno que le cinéma traditionnel, mais y dispersent une impression de vérité mise à nu.

Le film est alors porté par une force exemplaire. HPG capte avec beaucoup de justesse et de vigueur des scènes de groupe hallucinantes déployées dans le temps et l’espace. Comme par exemple la scène de l’audition où Hervé insulte des acteurs tout droit sortis du cours Florent. La caméra enregistre avec un sens très maîtrisé du rythme, toutes les allées et venues entre représentation et confession. Les différents niveaux du réel se mêlent dans une construction où il parait difficile de les séparer. Car en organisant ce qui ressemble à une performance, HPG nous apporte une fraîcheur qu’il ne nous avait pas été permis de voir depuis longtemps sur un écran. Véritable casse-cou du cul et du cinéma, Hervé-HPG prouve qu’aucune provocation n’est gratuite. En jouant le jeu de la bravade permanente et du grand déballage, Hervé-HPG construit son exploration du milieu des comédiens et de son film en une série de rencontres brutales et fortes où chacun se trouve obligé de donner le meilleur de lui-même. Les acteurs y sont tous absolument épatants, de Bertrand Bonello qui joue son propre rôle (à l’instar de Marilou Berry et Rachida Brakni) en passant par Nina Roberts, qui dans une courte scène très intense prouve qu’elle n’est pas qu’une simple actrice porno. On ne devrait pas exister montre que l’obsession première de HPG, qui était déjà perceptible dans ses films X, est le réel et le jeu qui s’instaure au moment de le représenter. Plutôt que de reproduire des scènes de sexe, HPG préfère orchestrer un croisement audacieux, faire s’abreuver le méta-cinéma d’auteur à la fraîcheur du genre, en l’occurrence l’esthétique crue du « gonzo ». HPG prouve que la pornographie peut influencer le cinéma par de multiples aspects, détruisant pour l’occasion la hiérarchie esthétique bourgeoise.

On pourrait parler ici d’un « gonzo » d’auteur ou d’un « gonzo » théorique, placé résolument sous le signe du « je ». On ne devrait pas exister est un film singulier qui ne ressemble qu’à son créateur qui s’y investit pleinement, et qui témoigne d’un parcours des plus atypiques dans le cinéma français.

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