Accueil > Actualité ciné > Critique > Sunrise mardi 1er mars 2016

Critique Sunrise

Eaux poisseuses, par Clément Graminiès

Sunrise

Arunoday

réalisé par Partho Sen-Gupta

Pour Sunrise, son premier long-métrage à sortir en France, le réalisateur Partho Sen-Gupta semble s’inscrire dans la droite ligne du style d’Anurag Kashyap (Gangs of Wasseypur et Ugly), le nouveau Martin Scorsese indien. Loin des productions calibrées et aseptisées de Bollywood ou même d’un certain réalisme social voulu par Kanu Behl dans le récent Titli, une chronique indienne, Sunrise se présente comme une production hyper-stylisée, un étonnant tour de force sur le plan de la mise en scène et du montage, ce qui valut au film d’être remarqué dans quelques festivals prestigieux (dont celui de Pusan). Seulement, à l’instar d’Only God Forgives de Nicolas Winding Refn que Partho Sen-Gupta dit admirer, un tel exercice peut aussi trouver ses limites : soucieux d’épater la galerie à chacun de ses plans, le réalisateur oublie parfois d’apporter le même soin au récit, entre profils psychologiques stéréotypés et dénouement moyennement convaincant, donnant le sentiment que la machine tourne parfois à vide. Mais même s’il mise excessivement sur la succession de plans hypnotiques et dépourvus de dialogues pour tenir en haleine le spectateur, il faut reconnaître à Sunrise le mérite et l’ambition de sa proposition, tout en abordant de front un sujet sociétal : les nombreuses disparitions irrésolues d’enfants chaque année.

Les fantômes du passé

Quelque part à Bombay, un inspecteur de police répondant au nom de Joshi est hanté depuis de nombreuses années par la disparition inexpliquée de sa propre fille. En proie à de terribles cauchemars qui finissent par altérer sa perception de la réalité, l’homme est obnubilé par l’apparition récurrente d’une ombre qui le traîne jusqu’au Paradise, un étrange cabaret où un public exclusivement masculin se laisse aller à sa lubricité en regardant de jeunes Indiennes exécuter des numéros de danse. Là-bas, il a l’intuition qu’il peut y retrouver sa fille enlevée, peut-être victime d’un réseau de prostitution qui l’aurait droguée et mise sur le trottoir. Commence alors pour notre homme une traque désespérée, nocturne et humide (la pluie ne cesse jamais de tomber), dessinant une trajectoire confuse et sinueuse à laquelle on se laisse volontiers prendre. Il faut dire qu’en dépit des faiblesses du récit, les références cinématographiques sont nombreuses, offrant un patchwork plutôt réjouissant de citations (Memories of Murder pour la traque nocturne et sous la pluie, Twin Peaks pour le cabaret peuplé de personnages énigmatiques et son antichambre rouge vif, etc.) inattendues pour qui connaît mal le cinéma indien dans sa très grande diversité.

Trip hallucinatoire

On ne peut donc que saluer l’effort du réalisateur de trouver à ce point le juste équilibre entre cet anti-naturalisme assumé qui caractérise la majeure partie de la production indienne et tout un ensemble de références qui font écho à la production occidentale. Le résultat ne se limite pas pour autant à l’exercice de style d’un élève doué : il y a dans ce dispositif voulu par le metteur en scène une vraie empathie avec le personnage principal. Loin de se complaire à mettre en scène la face sordide des mégalopoles indiennes, Partho Sen-Gupta privilégie au contraire la beauté du trip halluciné : si l’ombre de l’enleveur d’enfant fait bien évidemment référence à M le Maudit de Fritz Lang (rien que ça), l’étrange mélancolie qui se dégage de chaque plan – où, de la couleur au cadre, rien n’est laissé au hasard – traduit la tentative désespérée d’un homme incapable d’accepter la dure réalité de sa situation. Il est dommage que le film ne soit pas allé jusqu’au bout de ce parti-pris, trop préoccupé par une résolution peu convaincante des enjeux qu’on pressentait via le personnage de l’épouse, trop caricatural dans son désordre psychologique pour ne pas y voir la structure schématique de l’ensemble. Malgré tout, Sunrise n’a pas la roublardise d’un Enter the Void de Gaspar Noé, ce qui fait de Partho Sen-Gupta un réalisateur qu’on pourra suivre avec intérêt, à condition qu’il ne répète pas systématiquement la même recette.

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