Accueil > Actualité ciné > Critique > The Serpent and the Rainbow mardi 28 juin 2016

Critique The Serpent and the Rainbow

Horreur ethnologique, par Juliette Goffart

The Serpent and the Rainbow

réalisé par Wes Craven

The Serpent and the Rainbow, tiré du livre éponyme du chercheur de Harvard Wade Davis, s’ouvre sur un rappel à la fois mystique et inquiétant d’une croyance vaudoue : « Le serpent symbolise la Terre, l’arc-en-ciel le Paradis. Entre les deux, toute créature doit vivre et mourir. Mais, parce qu’il a une âme, l’homme peut se retrouver emprisonné en un lieu atroce, où la mort n’est qu’un commencement. » Tout en annonçant l’épouvante par l’existence d’un antre maléfique semblable au monde parallèle de Freddy Krueger, Wes Craven donne au genre de l’horreur une dimension ethnologique rare et passionnante, dans la lignée de Cannibal Holocaust et Massacre à la tronçonneuse. Comme dans Les Maîtres fous de Jean Rouch, où le spectateur assiste tétanisé à la dévoration d’un chien roux, ce sont en effet les croyances et les rites pour la plupart réels de l’île toute entière qui deviennent effrayants en soi. En étant à la recherche d’une « poudre à zombie » capable de ressusciter des corps semblant morts depuis trois jours (poudre qui existe réellement selon Davis), le jeune scientifique Dennis Alan (Bill Pullman) plonge dans un univers imprévisible dominé par l’irrationnel, la superstition et la sorcellerie, plein de transe convulsive et de signes cabalistiques sanglants. Ainsi le long processus de fabrication de la « poudre à zombie » est l’un des sommets horrifiques du film, exigeant par exemple le broiement du crâne d’un cadavre fraîchement exhumé (autre précision qui figure réellement dans le livre du chercheur).

Horrible Bébé Doc

Tourné trois ans après Nightmare on Elm Street (Les Griffes de la nuit), The Serpent and the Rainbow est certainement l’un des films les plus « fantastiques » de Wes Craven au sens propre du terme : l’existence du surnaturel n’y est jamais sûre et l’explication réaliste y est toujours possible, hormis la fin qui bascule dans une débauche d’effets spéciaux un peu désuets. L’horreur s’enracine au contraire dans le documentaire politique. Le tournage se déroule en effet en 1987 sur l’île d’Haïti (avant d’être déplacé en République Dominicaine par sécurité), à peine un an après la révolte de la population contre la dictature de la dynastie Duvalier (Papa Doc et Bébé Doc). Il en enregistre les traces et l’intègre à son récit : Dennis Alan débarque sur l’île en pleine effervescence pré-révolutionnaire, et son redoutable ennemi, le capitaine Peytraud, est à la fois le chef des « tontons macoutes » (la police secrète du régime) et un terrible sorcier vaudou capable de hanter les rêves. Le combat de Dennis Alan contre la magie noire devient alors indissociable de la lutte pour l’émancipation du peuple haïtien.

Après Les Griffes de la nuit

On retrouve donc dans The Serpent and the Rainbow la terrifiante hésitation entre réalité et cauchemar qui innervait de bout en bout Les Griffes de la nuit. Si le rêve, ici, ne laisse pas de cicatrice immédiate et concrète sur le réel comme pour la série des Freddy, il se donne d’abord pour vrai : sans effets particuliers de montage, le rêve s’enchaîne cut, sans transition avec le réel, au point d’être confondu avec lui. A l’inverse, la réalité prend les teintes de l’étrange et du cauchemar où l’horreur surgit toujours de manière aussi abrupte. Le montage suit ainsi la logique des rêves. L’idylle lumineuse avec Marielle s’enchaîne avec une séance de torture chez les tontons macoutes à la Hostel d’Eli Roth. Ou encore, au tout début du film, la découverte atroce du massacre d’un village suit celle de l’animal totem de Dennis Alan, un léopard doux comme un chat. L’épouvante circule donc allégrement entre la vie et les songes, sans véritable distinction, d’autant plus que les rêves sont ici prémonitoires : ils esquissent peu à peu la terrifiante destinée d’Alan, menacé dès le départ par le spectre de la zombification. Dans ce vertigineux labyrinthe de l’étrange, Bill Pullman joue un de ses plus grands rôles, précurseur de celui de Fred Madison dans Lost Highway. Malgré son allure d’Indiana Jones élégant et racé, il incarne un personnage perdu, dédoublé entre des mondes, ceux de la science et de la superstition, du réel et du rêve, de la mort et de la vie, nouvel Orphée forcé de plonger dans les ténébreux abîmes de l’irrationnel pour mieux s’en libérer.

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