Accueil > Panorama > Analyse > Devdas mercredi 21 février 2007

Analyse Devdas

La force du symbole, par Ophélie Wiel

Devdas

réalisé par Sanjay Leela Bhansali

Devdas est un classique de la littérature indienne. Paru en 1917, il est très rapidement devenu une œuvre de référence, engendrant pléthore d’adaptations cinématographiques. Comme la plupart des récits indiens, Devdas est beaucoup plus qu’une simple histoire. C’est un mythe, au sens premier du terme, c’est-à-dire, « un récit fabuleux, le plus souvent d’origine populaire, qui met en scène des êtres incarnant sous une forme symbolique des forces de la nature, des aspects du génie ou de la condition de l’humanité. » Au-delà de la force romanesque de l’histoire d’amour entre les deux héros, l’analyse précise du film permet d’y déceler un deuxième niveau de lecture qui, soutenu par une symbolique religieuse, mythologique ou traditionnelle, va lui donner un sens plus profond et, partant, plus intéressant.

Le cinéma hindi, dit « cinéma bollywoodien » – par opposition aux cinémas régionaux, tamouls ou bengalis par exemple – se nourrit d’une symbolique importée de la culture traditionnelle hindoue. Chaque geste, attitude ou situation est codifié à l’extrême. Et même si l’on peut reconnaître, à l’instar du grand orientaliste Alain Daniélou, qu’une certaine tendance « moderniste » du cinéma populaire l’entraîne vers une thématique anti-traditionnelle et « capitaliste », Devdas fait partie des films qui poursuivent l’héritage des arts anciens de l’Inde, au cœur desquels se trouve le symbole. Puisque la raison d’être d’un tel film se trouve dans tout ce qui n’est pas exprimable par la parole – et donc, a fortiori, le dialogue –, il faut s’interroger sur ce qui complète (et parfois contredit) le texte : les décors, les expressions, la gestuelle.

Devdas : la légende

Paro et Devdas s’aiment depuis l’enfance. Quand Devdas rentre en Inde, après dix ans d’études à Londres, il est déterminé à épouser Paro. Mais ses parents refusent ce qu’ils considèrent comme une mésalliance (la jeune femme n’est pas de la même caste), et Paro est contrainte d’épouser un riche aristocrate pour venger l’affront fait à sa famille. Devdas, désespéré, sombre dans l’alcool et trouve refuge auprès de Chandramukhi, une courtisane à la beauté légendaire, qui s’amourache de lui. Mais un jour, voyant qu’il est sur le point de mourir, Devdas tente de rejoindre Paro...

Devdas en couleur

La version 2002 de Devdas se différencie des trois autres versions en hindi par l’usage de la couleur, qui apporte un élément essentiel à l’expression de la symbolique hindoue. Traditionnellement, le bleu représente Shiva, le dieu aux quatre bras, symbole de la « mort de la mort », c’est-à-dire de la vie éternelle. Dans Devdas, la scène de la mort du héros – qui accomplit sa dernière promesse à sa dulcinée Paro avant d’expirer – est donc photographiée dans des tons gris-bleu, tranchant nettement avec la couleur rouge, dominante dans le reste du film. Cela donne à Devdas une tonalité onirique et irréelle, expression parfaite de ce qui se déroule dans le script. La mort du héros est une fatalité pour ceux qui connaissent le mythe : mais Sanjay Leela Bhansali tient à en annoncer le moment précis par une rupture dans l’image – complétée d’ailleurs par une rupture du rythme de l’action.

Le blanc correspond à Saatva, il s’agit de la tendance ascendante ou centripète, qui sous-entend force de cohésion, aspiration vers l’unité, vertu et salut. Le noir ou bleu-nuit correspond à Tumas, la tendance descendante ou centrifuge, opposée au blanc, sous-entendant force de dissociation, d’annihilation, de détachement, de libération.

Le rouge, comme nous l’avons dit précédemment, est la couleur dominante dans Devdas, et représente la tendance au mouvement circulaire, résultant de l’équilibre des deux autres (blanc et noir). Elle est la force créatrice, le symbole de la passion, de l’action, de la procréation. Nombreux sont les éléments de la société hindoue qui sont liés au rouge : le tikka rond que l’on met sur le front comme symbole du « troisième œil » de la femme qui s’ouvre lorsqu’elle se marie, le henné sur les mains et sur les pieds de la femme – et bien sûr, tout ce qui a trait au mariage. La future mariée est vêtue de rouge, trempe ses pieds dans une poudre rouge avant d’entrer dans sa future demeure, et son époux lui trace un trait rouge sur le front pour marquer son nouveau statut.

Devdas et Paro ne peuvent se marier, ils vont pourtant braver l’interdit en mimant la cérémonie du mariage. Alors que Paro doit en épouser un autre, Devdas frappe la jeune femme à l’aide d’un collier, lui tailladant la partie supérieure du front, dont il utilise le sang pour tracer le trait de l’hyménée. Plus tard, au moment où Devdas expire à sa porte, Paro court le rejoindre et renverse un pot de poudre rouge qu’elle piétine. Ses empreintes sur le marbre blanc de la maison sont la marque de l’union éternelle qui la lie à Devdas... Comme nous le verrons plus loin, le sang a par extension une valeur très symbolique dans le film.

De l’eau et du feu

L’hindouisme est une philosophie qui fait la part belle aux éléments naturels comme déterminants de la destinée humaine. La nature y est respectée comme expression première de la création divine. Il existe par exemple un lien très fort entre la lune (que l’on retrouve sur le front de Shiva) et le plaisir. À cause de sa forme, on considérait traditionnellement la lune comme la coupe de l’ambroisie, la liqueur d’immortalité, qui apparaît mystérieusement dans le ciel. Cet aspect est fortement suggéré dans Devdas, et renforce la dimension mythique de l’histoire : Paro refuse ainsi de montrer son visage à Devdas, qui ne l’a pas vue depuis dix ans, avant qu’il n’ait pu le comparer à l’éclat de la lune. La scène où Bhansali filme, du point de vue de Devdas, Paro endormie avec en arrière-plan une lune gigantesque, est une belle métaphore du désir.

Deux autres éléments capitaux de l’hindouisme sont le feu et l’eau. Ainsi le dieu Vishnu – l’un des trois dieux de la Trinité hindoue, composée également de Shiva, le « destructeur » et de Brahma, le « créateur » – est-il marqué d’une étoile qui représente l’union du triangle du feu, pointe en haut, et du triangle d’eau, pointe en bas. Dans l’hindouisme, il s’agit de l’union des principes masculins et féminins.

Puisqu’il filme avant tout une histoire d’amour, Sanjay Leela Bhansali se sert sans cesse de ces éléments, en les déclinant sous toutes les formes possibles. On retrouve donc l’élément liquide dans les points d’eau qui entourent les maisons : le lac où se retrouvent Paro et Devdas, le bassin intérieur du bordel de Chandramukhi, le Gange qui traverse Calcutta... Mais les larmes abondantes versées par Devdas et le vin qui plonge le héros dans l’alcoolisme sont aussi des figures liées à cet élément naturel. Le feu, enfin, est le fil rouge de Devdas, puisque la bougie que tient allumée Paro pendant dix ans en attendant le retour de son amant (et qui fait l’objet du premier numéro musical, Silsila ye chaat ka), ne se consume qu’au moment de la mort de celui-ci, malgré diverses tentatives extérieures (humaines et naturelles) pour l’éteindre.

Réunis, le feu et l’eau symbolisent donc l’union charnelle des protagonistes : voir ainsi la scène correspondant au numéro musical Morey piya où, après avoir suggéré le « viol » de Paro par Devdas, Bhansali filme la bougie de Paro flottant sur l’eau ; ou, plus tard, alors que Devdas brûle la lettre qu’il comptait envoyer à son amante, le cinéaste enchaîne sur un gros plan montrant les larmes de Paro.

La danse

Les scènes de danse sont un passage obligé et très codifié du film bollywoodien. L’intérêt de la danse dans Devdas est d’autant accru qu’à l’inverse de la majorité des films hindi dont les numéros s’inspirent des chorégraphies de « clips » MTV, le film présente des danses traditionnelles (dont particulièrement expressives), comme le bharata natyam (dansé par Aishwarya Rai, interprète de Paro) et le kathakali (dansé par Madhuri Dixit, interprète de Chandramukhi).

Voici comment Alain Daniélou en parle dans Approches de l’hindouisme : « dans les danses, la sensualité a une signification spirituelle et la spiritualité une substance physique. C’est une peinture qui décrit un monde transfiguré où tous les hommes sont héroïques, toutes les femmes belles, passionnées et modestes. » Cette définition implique deux choses : les gestes des danseurs n’ont pas seulement une fonction esthétique, ils ont un sens. Dans la danse traditionnelle indienne, les mouvements des mains et des pieds, par exemple, racontent une histoire. La correspondance entre la gestuelle des danseurs et leur signification dans le déroulement du film est très importante, comme lorsque la mère de Paro danse les amours légendaires du berger Krishna (avatar de Vishnu) et la nymphe Radha, avec en contrepoint la rencontre de Paro et Devdas autour du lac. De plus, puisque la danse est une « peinture qui transcrit un monde transfiguré », sa place dans un film tel que Devdas n’en est que plus essentielle. Elle participe de l’entrée des héros dans l’extra-ordinaire, c’est-à-dire le mythe.

La symbolique et la suggestion : le couple Paro/Devdas

L’intérêt de la symbolique, dans toute industrie cinématographique, est avant tout de contourner la censure (comme dans l’Amérique du Code Hayes), qu’elle soit officieuse ou officielle. En Inde, la censure que s’imposent d’eux-mêmes les cinéastes est très dure (bien qu’évolutive depuis quelques années) : interdiction de montrer la nudité et l’acte sexuel, de faire s’embrasser les acteurs... Cette « pudeur » n’a évidemment pas grand-chose à voir avec les traditions érotiques de l’art indien : il faudrait plutôt y voir les influences successives du puritanisme musulman, puis anglo-saxon, imposés à l’Inde par ses conquérants successifs.

Le symbole, expression du sous-entendu, permet de compenser les manques du dialogue et de l’action, en bravant par exemple l’interdit sexuel entre les deux héros, qui ne sont pas mariés. Le sang qui coule du pied de Paro lorsqu’elle marche sur une épine en fuyant Devdas peut se lire comme la perte de sa virginité. L’ensemble de cette scène (dont nous avons parlé plus haut en tant que numéro musical « clé » du film, Morey piya) est éminemment symbolique : Paro refuse d’abord que Devdas retire l’épine, puis se laisse faire, plus ou moins à contre-cœur, comme dans la danse précédente (Bairi piya) où elle empêche d’abord Devdas de lui glisser un bracelet (marque des fiançailles) au poignet, puis l’autorise.

Dans la tradition hindoue, c’est l’amour pur, la recherche du plaisir en soi qui nous rapproche du divin. L’amour illégitime est le plus pur, parce qu’il est désintéressé et n’a pas pour but la position sociale, la richesse ou la sécurité que représentent des fils. Qu’ils aient des rapports sexuels, suggérés ou non, hors mariage, est l’assurance que l’amour de Paro et Devdas restera pur. Le mariage détruirait cette pureté, car il induirait que Paro a peut-être épousé Devdas pour se hisser plus haut dans la hiérarchie sociale.

L’amante et la courtisane : le couple Paro/Chandramukhi

La plupart des films hindi jouent sur le principe de l’éternel trio amoureux. Ici, Paro et Chandramukhi sont toutes deux amoureuses de Devdas qui, malgré son amour passionné et destructeur pour Paro, ne peut s’empêcher d’être ému par le dévouement de la courtisane. Pour lui, Paro représente l’amour idéal, pur et abstrait ; Chandramukhi est la femme accessible, représentante de l’amour concret et physique.

Mais les rapports entre les deux femmes intéressent tout autant Sanjay Leela Bhansali que le duo Devdas/Paro ou Devdas/Chandramukhi. En apparence, Paro et Chandramukhi symbolisent deux types de femmes totalement différentes : Paro est honnête, pure et certainement vierge ; Chandramukhi vend son corps pour gagner sa vie. Mais la façon dont Bhansali les caractérise et les associe suggère que les deux personnages ne sont pas si figés que cela dans leur rôle. Aishwarya Rai danse le bharata natyam, qui est traditionnellement la danse de la « devadasi » (prostituée attachée à un temple), alors que Madhuri Dixit (interprète de la prostituée) danse le kathakali, qui est une danse populaire musulmane. Il faut ici souligner que dans l’hindouisme, la prostituée n’est pas frappée de l’anathème : elle est « l’esclave des dieux », danseuse dédiée au service du temple, qui renonce à la maternité et donc à perpétuer la race. Comme Chandramukhi, qui n’est pas autorisée à toucher Devdas. Ou, mieux encore, comme Paro, dont le mariage ne sera en fait jamais consommé...

La prégnance de la symbolique et de l’hindouisme dans le cinéma indien (commercial comme Devdas, ou non) pose de très intéressantes questions, et notamment celle de la confrontation entre tradition et modernité qui, de Satyajit Ray à Rituparno Ghosh, en passant par Gandhi, Nehru et Rabindranath Tagore, est au cœur des préoccupations de la société indienne.

Un public occidental peut-il être réceptif à cette symbolique, ce qui conditionne un peu le succès des films indiens en Occident ? En ce qui concerne Devdas, il est évident que oui. Comme tout art, l’art hindou tend à l’universalité, tant dans son fond que dans son esthétique, les symboles devant être compréhensibles sans enseignement préalable. L’art, sous toutes ses formes, était considéré dans l’Inde ancienne comme un véhicule, un instrument de l’éducation populaire. Il devait faire comprendre à la population, sous forme de paraboles, les principes de la philosophie, de la morale, de la religion. Il n’est donc point nécessaire d’être féru d’hindouisme et de civilisation indienne pour apprécier Devdas comme l’un des plus beaux films indiens contemporains, et l’une des plus émouvantes histoires d’amour jamais filmées.

À voir :

le magnifique double DVD édité par Diaphana, avec en sus un bonus passionnant analysant les scènes de danse.

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