La petite tradition du thriller à la Fenêtre sur cour a, semble-t-il, encore de beaux jours devant elle. Après les récents La Femme à la fenêtre de Joe Wright et KIMI de Steven Soderbergh, Watcher suit l’installation à Bucarest de Julia, une actrice états-unienne qui, rongée par l’isolement, pense être épiée par son voisin d’en face. Dans le sillage du film d’Hitchcock (« On est devenu une race de voyeurs » affirmait Stella, l’infirmière de Jeff), la particularité de cette branche du film paranoïaque tient à un retournement systématique du regard : observer le monde depuis sa fenêtre, c’est prendre le risque d’être scruté à son tour, autrement dit de devenir soi-même l’objet de la surveillance. Avec Watcher, son premier long-métrage, Chloe Okuno inverse toutefois cette logique habituelle (et historiquement genrée : l’observateur est souvent un homme qui, à la manière des voyeurs de Body Double, Paranoiak ou Under the Silver Lake, épie lubriquement ses voisines). Comme le suggère le premier mouvement de caméra, un travelling arrière qui s’extrait lentement de l’appartement dans lequel Julia vient d’emménager, son voisin la scrute depuis le début sans qu’elle ne s’en aperçoive. Ce n’est que parce qu’elle est observée que la jeune femme (interprétée par Maika Monroe, déjà pourchassée dans It Follows) va se mettre à espionner en retour le voyeur et devenir elle-même, dans un second temps, une voyeuse.
De filatures improvisées en tentatives d’intimidation, au fil desquelles le visage du voisin est toujours relégué hors champ, le film s’arc-boute ensuite autour d’une série d’inversions où l’observatrice, devenue surveillante, se retrouve de nouveau épiée, et ainsi de suite. Cette escalade voyeuriste culmine lors d’un face-à-face sous tension dans le métro bucarestois, entre Julie et son voisin, dans lequel un simple zoom suffit à lever les doutes cultivés par une poignée de personnages secondaires (ingrats et mal brossés) tentant de relativiser les angoisses de la jeune femme. En découle une honnête série B qui, bien que dénuée d’éclats, accomplit rigoureusement son programme, rappelant au passage l’un des enseignements du genre : au cinéma, le personnage paranoïaque a bien raison de se croire observé – après tout, un watcher se trouve toujours là, de l’autre côté de l’écran.