Le projet de Maïlys Vallade et Liane-Cho Han, qui signent ici leur premier long, est original : il entend reproduire la perception d’une petite fille de ses deux à ses trois ans, dont le regard est sans cesse stimulé par un monde pas encore bien domestiqué et compris. Le film ose une hypothèse un peu folle : Amélie en particulier (mais au fond les enfants en général) verraient le monde comme Dieu. Elle formule elle-même d’emblée cette idée, depuis un espace prénatal, toile blanche tâchée de quelques bulles colorées. Son portrait aura de fait quelque chose de biblique : elle surmontera la mort à deux reprises et parviendra, dans une scène de fantasme, à séparer la mer en deux. Pourtant, ce Dieu-là n’a rien d’un souverain tout-puissant : il est traversé par le monde plus qu’il ne le gouverne. Selon Amélie, Dieu serait comparable à un tube : tout y entre, tout le traverse, mais rien ne s’y arrête, rien n’est gardé. Ce serait cela, la perception divine — une réceptivité totale, sans filtre. Et c’est ainsi qu’Amélie perçoit le monde : elle reçoit tout, intensément, sans pouvoir encore trier.
Le film cherche à filer cette métaphore et se montre aussi gourmand que son héroïne, dont les grands yeux verts semblent tout embrasser, le visible comme l’invisible. Ainsi du monstre d’une histoire qu’on lui raconte et qui apparaît derrière la porte de sa chambre, sans susciter le moindre effroi. Ailleurs, elle visualise, au beau milieu de sa cuisine, le récit d’une guerre par le truchement de la découpe de carottes et d’une casserole d’eau bouillante. Son regard peut enfin percevoir les éléments les plus petits, les agrandir ou les transformer : par un effet d’ombre sur un brin d’herbe, une coccinelle devient immense ; plus tard, des câpres apparaissent tels des monstres énormes et affreux… Amélie et la métaphysique des tubes cherche de cette manière moins à représenter l’enfance qu’à en restituer la densité sensorielle. L’idée s’exprime par les couleurs, les jeux d’échelle mais aussi le subtil mélange entre animation numérique et coups de crayon, qui donne à l’ensemble un effet pastel. Le film trouve son apogée dans un segment printanier où Amélie prononce ses premiers mots et sort de sa bulle après la rencontre avec sa grand-mère venue de Belgique. Cette dernière lui fait goûter un carré de chocolat blanc, ce qui nimbe instantanément la gamine de lumière. C’est comme si cette petite épiphanie gustative libérait ses sens, les couleurs printanières – et tout particulièrement le rose des cerisiers en fleurs – envahissant alors le cadre.
Contraint par les obligations du conte enfantin, le film n’échappe toutefois pas complètement au carcan du récit initiatique. Amélie vit avec sa famille au Japon et fait la rencontre d’une nourrice, Nishia-San, avec qui elle connaît un certain nombre de passages obligés : l’apprentissage du deuil, du départ (puisqu’il faudra un jour quitter le Japon et rejoindre la Belgique) ou de l’altérité. Cette trajectoire, tributaire sans doute du matériau d’origine – le roman autobiographique d’Amélie Nothomb –, épouse les contours familiers de la naissance d’une artiste cherchant à immortaliser ses premières sensations. On retiendra cependant moins ce parcours trop fléché qu’une série d’émois, comme ce doigt apprenant à dessiner sur la buée d’une fenêtre pour la première fois.