Cinéastes doubles, Jean-Pierre et Luc Dardenne le sont à plus d’un titre. D’abord parce que leurs derniers films reposaient sur un étrange paradoxe : reconduisant une méthode éprouvée – filmage à l’os, acteurs majoritairement non professionnels, articulation d’un ancrage social avec des péripéties mélodramatiques –, la mise en scène y cultivait une sorte de routine pour mieux faire perler, par des modulations soudaines ou légères, la possibilité d’une épiphanie, voire d’un trouble proprement esthétique. C’était le vertige de la chute du jeune Ahmed, qu’accompagnait un renversement d’axe radical de la caméra, ou encore les tressaillements causés par les sauts du petit Tori, se faufilant à travers les trous des plans et du montage pour glisser d’un lieu à l’autre. De fait, les Dardenne ne sont pas toujours fidèles à l’image (dans laquelle on les a un peu enfermés) de véristes aspirant à être « dans le cul des choses », pour citer une déclaration qui leur colle encore aujourd’hui comme le sparadrap du capitaine Haddock. Leur esthétique s’appuie même parfois à l’inverse sur de légers décalages et oscillations, qui s’expriment sans trahir l’épure au fondement de leur style. Cette finesse locale, et seulement locale (car il faut chez eux beaucoup de simplicité pour extraire un peu d’exceptionnel) fait que l’on préférera toujours l’original aux épigones, qui ne cessent de courir après l’émoi de la découverte de la pierre de Rosetta, en filmant avec nervosité et à fleur de peau des personnages sur le mode de l’apparition, qu’il s’agisse de visages inconnus (encore l’année dernière : Malou Khebizi dans Diamant brut) ou de corps singuliers (le surgissement de Franz Rogowski dans Bird). Mais il y a tout de même un loup, une résistance qui fait qu’un reste de défiance subsiste face à un film des Dardenne, plus ou moins forte selon la ligne narrative qu’il s’attelle à suivre : cette finesse relative ne se départit pas d’une tentation dramaturgique parfois déplaisante. Doubles toujours ; les frères ont aussi quelque chose du docteur Jekyll et de Mr. Hyde, quand leurs scénarios se font plus verrouillés et que l’embranchement des situations participe d’une dynamique tirant avec volontarisme sur la corde sensible.
Pile, face
Jeunes mères, de prime abord, n’est pourtant pas le plus dur des films des Dardenne. Il prend même place en bonne partie dans un cocon : un centre pour mères mineures qui sont accompagnées dans leur découverte de la grossesse et de la maternité, en attendant de voir si elles pourront « s’en sortir » (le terme revient beaucoup) avec leurs enfants, ou si elles feront le choix, douloureux mais parfois nécessaire, de les placer dans des familles plus aisées pour leur offrir la possibilité d’une meilleure vie. La nouveauté évidente à l’échelle de la filmographie des Belges tient au choix de la choralité : le film s’organise principalement autour de jeunes femmes qui incarnent chacune une configuration mélodramatique différente. L’une est une future mère elle-même abandonnée par sa génitrice, et qui s’apprête à faire la connaissance de cette dernière ; l’autre se voit larguée par son petit ami, adolescent veule qui refuse d’assumer ses responsabilités ; une autre encore est en passe de retrouver un quotidien normal avec son amoureux, mais reste une toxico susceptible de retomber à n’importe quel moment dans la spirale de la défonce, etc. De cet entrelacs de portraits, qui s’enroulent les uns dans les autres – on revient trois à quatre fois sur chacune des figures –, les cinéastes tirent une logique avant tout sinusoïdale. L’enjeu n’est pas véritablement d’étudier les spécificités de ces maternités précoces (la partie « documentaire », sur l’apprentissage des gestes d’une mère, est réduite à la portion congrue), mais davantage de jouer sur les ascensions et descentes émotionnelles provoquées par les spécificités de ces trajectoires diverses. Le scénario n’y va pas qu’à moitié : toxicomanie, dépendance affective, évanouissement, crises de larmes aiguës, violences parentales, alcoolisme, etc. Qu’on ne vienne pas prétendre que les Dardenne évitent, comme on le dit de manière souvent stéréotypée, le « misérabilisme », ou qu’ils se refusent à toute facilité pour arracher les larmes ; bien au contraire, la misère et les larmes constituent l’un des carburants principaux de leurs récits.
Un exemple : des personnages se quittent euphoriques sur l’annonce d’une bonne nouvelle, synonyme de lendemains meilleurs (l’obtention d’un appartement) ; dans la scène suivante, on retrouve le même couple à l’hôpital, pour filmer le désarroi de la mère ex-addict face à sa rechute. Montée-descente, haut-bas, yo-yo : ce n’est pas le versant des frères Dardenne que l’on préfère, celui de Deux jours, une nuit, de la petite mécanique qui étreint les personnages pour en prélever la plus grande intensité émotionnelle, dans une perspective tenant objectivement, tout metteurs en scène passionnants qu’ils puissent être parfois, du tire-larmes manipulateur. Un coup ça tape, un coup ça caresse, et le film d’avancer de la sorte avec un indéniable savoir-faire scénaristique, mais qui capitalise cette fois un peu trop sur son goût prononcé pour le ballottement, au risque d’étouffer encore davantage la petite partie de lumière à laquelle les cinéastes doivent leur singularité. Il y a toutefois encore une poignée de détails qui font mouche : une porte qui se referme sur une fille et sa mère retrouvée, une voix inquiétante hors champ, une petite sœur au regard implorant, qui essaie de rafistoler une sororité ébréchée. C’est ponctuellement beau, mais ces éclats épars jurent avec l’épaisseur des ficelles qui structurent par ailleurs le récit. D’autant que les Dardenne n’échappent pas à un certain conformisme dans leur manière de conclure sur une note d’espoir attendue, par la consolidation d’une famille nucléaire et la restauration d’un circuit de transmission (l’idée de l’ancienne enseignante et du poème retenu dans l’adversité). Jeunes mères semblait de loin être l’occasion pour les frères de remettre leur système bien cadré sur le métier en l’atomisant en une série de lignes narratives ; en vérité, le film bétonne son armature.