De toutes les cinéastes françaises de sa génération, Rebecca Zlotowski est sans doute celle qui manie le mieux l’art du casting inattendu. Zahia Dehar dans une variation sur Le Genou de Claire (Une Fille Facile), Natalie Portman en magicienne des premiers temps du cinéma face à Emmanuel Salinger et Lily-Rose Depp (Planétarium), ou encore Frederick Wiseman en gynécologue (Les Enfants des autres) : indépendamment de la qualité des films, ces associations n’ont jamais manqué de charme ni de surprise. Mais c’est dans Vie Privée qu’elle pousse le plus loin ce goût du mélange en confiant à Jodie Foster le rôle principal d’un film français écrit sur mesure. Elle y incarne une psychiatre ébranlée par la mort inexpliquée d’une de ses patientes (Virginie Efira). Suicide ? Meurtre ? Le film suit sa tentative de comprendre ce qui s’est passé, tout en dépeignant son propre vacillement intime. Peu à peu, l’enquête glisse vers un portrait mental : souvenirs refoulés, désir confus, angoisses de maternité.
Comme souvent chez Zlotowski, le scénario déborde d’intentions et s’avère lesté de confessions explicatives qui soulignent parfois trop nettement les virages de cette quête identitaire. Mais cet écueil de son cinéma est ici contrebalancé par une légèreté nouvelle et bienvenue, qui évoque les fantaisies virevoltantes de Jean-Paul Rappeneau ou Pascal Thomas. C’est sa première vraie comédie : l’intrigue policière empile les pistes les plus improbables et la psychanalyse s’aventure vers le burlesque – notamment dans des visions, très drôles, où l’héroïne se fantasme persécutée par des milices collabo sous l’Occupation. Le plaisir que l’on éprouve repose aussi sur l’interprétation de Foster, quelque peu déboussolée par ce changement de cinématographie, comme son personnage est perdu dans l’intrigue.
Là où Les Enfants des autres racontait un désir contrarié de maternité, Vie privée en prend le contre-pied : celui d’une femme dont l’existence est empêchée par ses devoirs maternels. Si cette sous-intrigue souffre de quelques dialogues appuyés, elle finit par émouvoir grâce à l’alchimie entre les comédiens. À la manière des screwball comedies auxquelles il se réfère, le film renferme une touchante comédie de remariage, voire de recomposition familiale, le principal associé de Jodie Foster dans son enquête étant son ex-mari, incarné par Daniel Auteuil. Les scènes où ils s’apprivoisent de nouveau sont les meilleures : les plans articulés autour des discrètes hésitations des personnages et les yeux amoureux d’Auteuil sont sans doute les plus beaux qu’ait jamais captés la caméra de Zlotowski..