On ressort d’Autofiction avec un sentiment de loin contradictoire : celui d’avoir assisté à un film dépliant un programme aussi routinier qu’acrobatique. Comme le titre le laisse envisager – sans parler de l’affiche, qui inscrit une silhouette évoquant celle d’Almodóvar dans le prolongement d’une figure féminine, manière de faire du cinéaste une icône aussi identifiable qu’Hitchcock et son profil reconnaissable entre mille –, Autofiction parle de création et de la manière dont le cinéma est dans l’œuvre de l’Espagnol à la croisée de l’intime et de la projection fantasmatique. Pour ce faire, le film s’organise autour d’une mise en abyme où apparaissent plusieurs doubles d’Almodóvar. Raúl (Leonardo Sbaraglia, déjà à l’affiche de Douleur et Gloire), un réalisateur qui n’a pas tourné depuis cinq ans, écrit un scénario inspiré de sa vie. Dans ce film dans le film, il suit son propre avatar, Elsa (Bárbara Lennie), metteuse en scène dont le dernier long-métrage date d’il y a dix ans, et qui s’attelle à un script lui-même inspiré des mésaventures d’une amie. Cette dernière va s’insurger contre le principe de l’autofiction, au même titre que la collaboratrice de Raúl se rebellera contre lui à la lecture du scénario, dans lequel elle perçoit un emprunt à son histoire personnelle. Ce principe cubique implique un jeu de va-et-vient scénaristique certes ponctuellement virtuose dans son enchâssement : on ne voit que deux niveaux de réalité (ceux de Raúl et d’Elsa), mais une troisième strate hors champ (le scénario dans le scénario dans le scénario — vous suivez ?) permet de multiplier les jeux d’échos et de miroirs. Ceci dit, cette confusion des genres n’est pas nouvelle chez Almodóvar et accouche ici d’une forme aux allures de redite en mode (très) mineur. On a l’impression de voir une rockstar débarquer à Cannes pour rejouer ses tubes les plus connus avec des microvariations, mais dont la voix n’a plus la vigueur du passé : les faux split-screens et les contrastes de couleurs vives sont tellement recyclés qu’ils paraissent avoir perdu leur éclat d’antan.
Or, surprise, la dimension déjà vue de cette mécanique est tout d’un coup verbalisée et commentée dans l’ultime ligne droite du scénario. Oui, le récit n’est pas très bon ; non, cette idée n’est tout de même pas brillante. Et le film joue alors sur un vertige de réflexivité, pour tordre le cou au concept déployé près de deux heures durant. À partir de là, l’alter ego d’Almodóvar, animé par une ferveur retrouvée, entame la rédaction d’un nouveau scénario dont le contenu ne sera pas dévoilé – à moins qu’il s’agisse du film venant de se dérouler sous nos yeux, ce qui pousserait la malice méta dans ses derniers retranchements. On pourrait trouver ça audacieux, mais c’est en vérité surtout gonflé : on aura donc assisté à un film moyen, voire médiocre, pour qu’Almodóvar se réveille dans les dix dernières minutes afin de faire étalage de son intelligence tortueuse. Autofiction est un film ni de petit, ni de grand, mais de vieux malin. Il a surtout le défaut rédhibitoire d’être réductible à un geste narratif qui ne fera pas oublier la mollesse de sa mise en scène.