Dispendieux projet découpé en deux parties, La Bataille de Gaulle débarque avec des intentions de prime abord plus pédagogiques qu’excessivement élogieuses, pour éclairer les faces moins connues de la légende dorée de l’homme qui a dit non. D’emblée, Antonin Baudry entend restituer la puissance mythologique du général en même temps que désacraliser sa stature. « C’est la débandade, mon colonel », lui dit un subordonné alors que De Gaulle ne se résout pas à mettre fin au combat. « Ai-je l’air de débander ? », lui réplique-t-il avant que, quelques minutes plus tard, sa silhouette longiligne pénètre la tour de la BBC, filmée dans une contreplongée insistant sur la verticalité de l’instant historique (l’appel du 18 juin). De Gaulle, ce serait donc ça : un double-mètre refusant de s’amollir et dont la ferveur patriotique n’a d’égal que la folie des grandeurs. Sur le plan du commentaire historique, La Bataille de Gaulle donne du grain à moudre aux inquiétudes de Roosevelt et consorts, qui voient dans cet homme providentiel autodéclaré la trace d’un narcissisme certain (« C’est moi la France », tonne-t-il) et un dictateur en puissance (chez lui, le pouvoir se prend et s’impose). Le récit se livre ainsi à un drôle de numéro d’équilibriste, entre les spectacles de Robert Hossein (qui monta en 1999 un show sur De Gaulle au Palais des Congrès de Paris) et le Napoléon d’Abel Gance – auquel le film emprunte l’idée d’un personnage secondaire (ici un jeune gaulliste) incarnant le visage de la France résistante. La reconstitution oscille entre la bouffonnerie mimétique (Churchill, réduit à son essence caricaturale) et le professionnalisme du star system français (Kassovitz, impeccable de rigidité dans le costume de l’ambigu amiral Darlan). L’hésitation contamine surtout la figure de De Gaulle, un peu embarrassante : il tient à la fois de l’illuminé et du leader charismatique, même si la mise en scène et les dialogues peinent à retranscrire l’aura magnétique du militaire, dont le pouvoir de persuasion accouche régulièrement de coups de force scénaristiques – on ne saisit vraiment pas comment il arrive à fédérer autour de sa personne.
Autre souci qui colle au film de Baudry : la nécessité de ne pas angéliser De Gaulle tout en faisant de lui l’incarnation de la France éternelle, celle de l’Empire colonial sur lequel la stratégie de la France libre repose en grande partie. Le scénario essaie d’éviter les mines en tournant ponctuellement en ridicule l’emphase du général, qui se pâme, alors qu’il traverse en avion les frontières du Cameroun, devant un paysage lui paraissant désormais beau et vert parce que, pardi, on est en France. Ailleurs, De Gaulle devient Delon et parle de lui à la troisième personne ; pas d’anti-moustiques pour le chef, car « Les moustiques ne piquent pas De Gaulle », dixit l’intéressé, qui se retrouve la scène suivante alité par la malaria. Décolonial, cet Âge de fer ? Pas si vite. Quelques plans plus loin, De Gaulle, de retour à Londres, assiste à un bombardement et lâche avec mépris, en contemplant les flammes, « Les barbares ! » à l’attention des avions nazis. Qui dit barbares dit nécessairement civilisation (on revient à l’idée d’une jonction entre la frontière géographique et la frontière spirituelle) : le soldat est bien l’incarnation d’une haute idée du pays qui se propage à travers le monde, grandiloquente et un peu compassée. Peut-on faire une hagiographie critique ? C’est le pari impossible de Baudry, qu’il faudra juger définitivement à l’aune du second volet. Mais à mi-parcours, la fresque, qui lorgne aussi vers le cinéma de David Lean (le fameux raccord allumette-soleil est même cité dans une transition impliquant un cigare), fait à ce stade plutôt pschitt, autant sur le terrain de la pyrotechnie que sur celui du biopic aiguisé.