Adoration a tout du repli défensif. Après une escapade peu convaincante aux États-Unis (La Vérité nue) et l’exploitation de formes narratives moins stratifiées qu’auparavant, Atom Egoyan revient à ses soubassements théoriques premiers. Renouant avec une complexité de récit parfois déroutante, le cinéaste canadien étaye une réflexion sur les déterminismes technologiques et leurs conséquences sociales. Il ne parvient cependant pas à retrouver l’étrange climat d’un Exotica et livre un objet dont les intentions devancent en permanence l’image.
Le mythe de la cybernétique cher à Norbert Wiener a vécu. Le caractère fédérateur et conciliant du « village planétaire » a périclité avant même que sa mise en service ne se démocratise, réseau Internet en tête. Après une longue phase de croyance mythologique en la capacité des réseaux à retrancher la part d’affreux chez l’homme (cette utopie naît au lendemain de la Seconde Guerre mondiale), force est de constater que la méfiance a pris le pas sur la pure fascination béate. Une méfiance qui s’est intensifiée durant les années 1990, suite aux débâcles propagandistes de la guerre du Golfe – l’image n’est pas nécessairement preuve absolue – et à la prise en main de plus en plus consciente des moyens de communication par les utilisateurs eux-mêmes.
Cette décennie a été l’occasion pour Egoyan de tracer un sillon commun à la plupart de ses films, tissant ainsi une longue réflexion sur les usages de la technologie en voie de numérisation. Si cette interrogation conservait encore un charme un peu exotique à cette époque, elle est aujourd’hui beaucoup plus prégnante et assimilée. La grande difficulté pour un film de 2009 sur ce sujet est donc de réussir à garder le bon équilibre entre adaptation rapide aux avancées techniques de l’Internet (Adoration met en scène un système de visio-conférence conviant plus d’une dizaine d’interlocuteurs) et mise à distance d’une critique systématique, d’autant moins convaincante que les connaissances du spectateur en la matière vont crescendo. Comme on pouvait l’attendre d’un cinéaste aussi subtil, Adoration n’est ni suranné ni ridicule dans son traitement de la technologie. Cependant, à l’instar d’un Redacted, le propos reste très convenu et ne surprend pour ainsi dire jamais.
Il apparaît assez rapidement que le thème du panoptisme numérique n’est finalement qu’accessoire et que la vidéo (qu’elle soit celle d’un téléphone portable ou celle d’une webcam à haute résolution) fait figure de gadget dans la démonstration. Tout ce folklore technologique se voit relégué à un rang purement illustratif et n’est qu’un exemple parmi d’autre des phénomènes qu’Egoyan met en exergue : les faux-semblants, les masques, les illusions et les fantasmes. Plusieurs personnages se meuvent dans les méandres d’un scénario en forme de puzzle à reconstituer, ajoutant ainsi une confusion spatio-temporelle à celle des identités. En effet, chaque individu semble porter en lui son double : Simon est un adolescent sans histoire de la banlieue résidentielle de Toronto et se transforme en affabulateur sur le net, Sabine est une enseignante de théâtre qui revêt différents rôles pour tromper son monde et arriver à ses fins, le grand-père mourant de Simon conte un passé fantasmé… Quel que soit le support des chimères, le sujet du film est la distinction entre les apparences subjectives et une illusoire réalité, celle-ci s’avérant inexorablement intangible.
Cette distorsion des perceptions est en symbiose avec la forme même du film, elliptique et métaphorique. Mais comme cette constatation peut le laisser craindre, le film est souvent bloqué à ce seul niveau théorique et n’accède que très rarement à l’émotion, d’où une fâcheuse tendance à la neurasthénie un peu vaine, légèrement contrebalancée par un traitement esthétique des plus réussis. Afin de contraster avec la neutralité esthétique qu’impliquerait l’utilisation du réseau, Egoyan a désiré mettre de côté les caméras numériques et de tourner en 35mm pour ensuite monter sur pellicule. Un acte de foi fleurant bon la nostalgie mais susceptible de réveiller l’intérêt du spectateur assoupi : il est indiscutable que le rendu de lumière sur pellicule permet des contrastes et des jeux de couleurs que le numérique n’atteint pas encore. Le directeur de la photographie Paul Sarossy y excelle et délivre au fil des plans des ambiances tamisées et des voiles de lumière isolant tel ou tel élément du cadre avec une grande finesse. Renforçant ainsi le caractère confiné du film, presque autiste, la lumière concourt à dématérialiser les rapports entre les individus, à les séparer de toute attache rassurante. Les personnages s’inventent ainsi des drames, les magnifient et les dramatisent afin de s’extraire de la lourdeur ou de l’inconfort de la situation réelle. Nul doute qu’Atom Egoyan pardonnera à ses spectateurs d’effectuer le même transfert lors de la projection.