Années 20 est animé par un vieux fantasme : en abolissant le montage et la coupe, le plan-séquence permettrait de figurer une sorte d’utopie collective par l’union de figures emportées dans un élan commun[1]« Avec Années 20, je continue ma quête dans le réel en imaginant la caméra comme un fil qui vient lier les existences. », affirme Elisabeth Vogler dans le dossier de presse du film.. L’idée n’est pas nouvelle : Mikhaïl Kalatozov en tirait une grande fresque collectiviste (dans Soy Cuba), quand Alexandre Sokourov traversait quatre cent ans d’histoire en quatre-vingt dix minutes (dans L’Arche Russe). Le film d’Elisabeth Vogler tente quant à lui de dresser le portrait d’un groupe socio-culturel déboussolé – les millenials du centre parisien, entre deux périodes de confinement – à partir d’un même mouvement de caméra, transitant du Louvre à Montmartre en passant par République, avec des passages en métro, en scooter, en vélo et quelques scènes de course aux accents caraxiens (période Mauvais Sang). Malgré une volonté de saisir sur le vif le tumulte de la vie parisienne, un tel dispositif s’avère rapidement très imposant : comme d’autres longs-métrages reposant sur ce principe [2]C’est le cas par exemple de 1917, comme on l’expliquait ici., le film choisit de fragmenter son récit en une série de vignettes presque autonomes les unes des autres. Si Années 20 n’est pas « monté » au sens strict du terme, il reste en effet « séquencé » du début à la fin, avec une même transition rejouée entre chaque épisode : deux personnages marchent dans la rue, discutent de leurs situations personnelles, trouvent un terrain d’entente, et croisent un autre duo que la caméra observe de la même façon, par l’entremise d’un long travelling en plan serré. Qu’il s’agisse d’une sans-abri en détresse ou d’un couple interprétant un tirage de tarot, les segments se ressemblent tous, avec un arc narratif systématiquement bouclé avant le parcours suivant : la sans-abri, d’abord piégée dans le métro, finit par descendre à République ; le couple, une fois les cartes tirées, finit par s’embrasser, etc.
La dimension sociale et collective d’Années 20 révèle à cet endroit toute sa vacuité : chaque trajectoire reste soumise à la marche forcée du plan-séquence. Traversée avec une certaine indifférence, la ville n’apparaît que comme un décor de carte postale servant d’écrin à une étonnante « morale » : parce que les siècles s’écriraient dans les années 20, dixit les personnages, ce serait à la jeunesse contemporaine de façonner le nouveau, en se retrouvant dans la rue, loin d’Internet et des réseaux sociaux[3]Une scène en particulier voit l’un des personnages utiliser son téléphone portable pour jouer aux échecs. Après n’avoir rien montré de la partie en cours, la caméra suit un personnage secondaire s’en aller à la fin du jeu, prendre son vélo puis sortir son propre téléphone de sa poche. Surprise : il ne sera pas question de l’utiliser à des fins pratiques ou ludiques, mais d’enregistrer quelques vers poétiques afin d’alimenter un journal intime.. C’est en effet, quasi mot pour mot, ce qui nous est asséné lors du dialogue final, avant une séquence musicale évoquant l’ouverture d’Annette, où tous les personnages croisés dans le film se retrouvent au même endroit pour chanter un hymne fédérateur digne d’un mauvais happening.
Notes
| ↑1 | « Avec Années 20, je continue ma quête dans le réel en imaginant la caméra comme un fil qui vient lier les existences. », affirme Elisabeth Vogler dans le dossier de presse du film. |
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| ↑2 | C’est le cas par exemple de 1917, comme on l’expliquait ici. |
| ↑3 | Une scène en particulier voit l’un des personnages utiliser son téléphone portable pour jouer aux échecs. Après n’avoir rien montré de la partie en cours, la caméra suit un personnage secondaire s’en aller à la fin du jeu, prendre son vélo puis sortir son propre téléphone de sa poche. Surprise : il ne sera pas question de l’utiliser à des fins pratiques ou ludiques, mais d’enregistrer quelques vers poétiques afin d’alimenter un journal intime. |