Bowling Saturne est de ces films qu’on aimerait aimer davantage, ne serait-ce que parce que Patricia Mazuy y dessine un territoire de cinéma aussi singulier que fragmenté, celui d’une ville anonyme, vaisseau des pulsions ténébreuses d’Armand (Achille Reggiani), tueur de femmes, et de son frère Guillaume (Arieh Worthalter), policier qui dérive peu à peu alors que les cadavres s’amoncellent. Coupé en deux, Bowling Saturne passe de l’un à l’autre de ces deux pôles en même temps qu’il organise une forme de circuit maladif entre différents décors morcelés (le bowling, le commissariat, le cimetière, la chambre à coucher). On a pourtant l’impression que Mazuy passe à côté du potentiel de cet espace composite, à quelques détails près (la goulotte de chantier par laquelle Armand fait glisser le corps de ses victimes de l’appartement de feu son père, qu’il occupe, jusqu’au fourgon de sa camionnette), pour s’en remettre à un réseau symbolique assez appuyé, gravitant autour d’une figure absente, celle du père, dont Guillaume annonce le décès à son jeune demi-frère lors de la première scène. Le « Saturne » du titre, c’est bien sûr ce patriarche fantôme : Armand comme Guillaume sont les héritiers d’une masculinité toxique (la veste en peau de python du paternel que le benjamin fait sienne), incarnée par un club de chasseurs dont les réunions ressemblent à une forme de sabbat masculin. Le glissement d’Armand vers la folie meurtrière est quant à lui médié par une série d’allégories, tel ce foulard féminin ballotté par le vent dont le personnage hume l’odeur, ou le parapluie (figuration de sa virilité ébranlée) qu’il tient vainement pour protéger de la pluie trois jeunes femmes, qui le laissent seul sur un parking avec pour seule issue une masturbation aussi frénétique que frustrante.
La scène de la bascule vers le meurtre, filmée en détail, est probablement la plus réussie, en cela qu’elle déplie habilement la folie qui saisit le personnage, à travers un rapport sexuel certes initialement consenti mais qui contient déjà en germe une violence qui explosera ensuite plein cadre, sans détour, au point que la cinéaste n’aura ensuite plus besoin de montrer les autres exactions d’Armand, qui resteront hors champ. La deuxième partie est cependant plus sinusoïdale : Mazuy fait preuve d’une foi un peu naïve en la force théorique des longs regards muets qu’elle met en scène (entre les deux frères, mais aussi entre Guillaume et une militante écologiste jouée par Y Lan Lucas), en même temps qu’elle livre un exposé trop limpide sur la masculinité comme poison transmis de génération en génération. Bowling Saturne ressemble de fait à une version plus radicale et glauque de La Nuit du 12 de Dominik Moll, mais avec le même écueil didactique. Si Mazuy sonde l’abîme, en s’approchant au plus près du précipice (cf. le dénouement), le film manque paradoxalement de zones d’ombre.