L’auteur Kenji Miyazawa n’est aucunement étranger au cinéma d’animation : à l’origine de Goshu le violoncelliste d’Isao Takahata, il est également évoqué dans la récente Île de Giovanni, dont son roman Train de nuit dans la voie lactée constituait la colonne vertébrale. Figure institutionnelle au Japon, Miyazawa est peu ou prou inconnu du public occidental, qui ne peut donc que partiellement pénétrer dans son univers. Parsemées de clins d’œil à la culture académique nippone, les adaptations de Kenji Miyazawa passent beaucoup sous ellipses : ainsi peut-on expliquer le sentiment d’étrangeté poétique qui saisit le spectateur occidental. Ce n’est cependant qu’une explication partielle – Gisaburō Sugii saisit avec Budori l’opportunité de construire un univers graphique énigmatique et séduisant.
Le royaume des chats
Le titre original parle de « La Vie de Budori Gusukô » : nul besoin, vraiment, d’en dire plus, tant le film ne suit guère plus d’intrigue que son personnage lorsqu’il se laisse porter par sa destinée. Un parcours placé sous le signe de l’étrangeté. Avant tout, cette étrangeté se manifeste dans le choix du physique des protagonistes : des chats anthropomorphes. Fidèle en cela au récit originel, le film n’entend pas jouer de cette spécificité physique : les hommes-chats n’ont de chat que l’apparence, aucun maniérisme, aucune trace de mélange des races[1]Il convient d’ailleurs de noter que c’est également le cas, par exemple, dans Le Royaume des chats (Horiyuki Morita, 2002) et dans son film d’origine, le sublime Si tu tends l’oreille (Yoshifumi Kondō, 1995) : l’homme-chat fait manifestement partie d’un bestiaire accepté sans distance.. En revanche, ces personnages, dessinés dans des tons doux, contrastent brutalement avec la précision clinique du traitement des fonds, décors, et de l’environnement. Ce qui peut apparaître comme un défaut formel – comme c’est parce exemple le cas dans le Steamboy de Katsuhiro Otomo, The Sky Crawlers d’Oshii ou le Metropolis de Rintarō (2001) – semble ici relever d’un choix conscient, d’une nécessité d’opposer un réel mécanique, implacable à une spiritualité intérieure foisonnante et chaotique.
Les formes avant les mots
Le regard occidental pétri de tradition judéo-chrétienne, profondément différent de la culture spiritualiste nippone, ne peut s’empêcher de réduire la manifestation filmique de celle-ci au dénominateur commun : on cherchera instinctivement, dans nos contrées, avant tout à « occidentaliser » Rêves, After Life, Kwaidan (1964) ou Le Voyage de Chihiro. Davantage encore ancré dans la culture japonaise, Budori offre d’autant moins de prises à la réappropriation occidentale que ces films : c’est ce qui, in fine, fait son prix. Tour à tour mélancolique, merveilleux, inquiétant et émouvant, le conte mis en scène par Gisaburō Sugii se pare à nos yeux d’une aura surréaliste qui en fait un film singulier, s’exprimant plus par l’harmonie des formes et des couleurs que par son script à proprement parler. Il convient de savoir s’abstraire du diktat narratif pour profiter pleinement de cet indéniablement étrange voyage.
Notes
| ↑1 | Il convient d’ailleurs de noter que c’est également le cas, par exemple, dans Le Royaume des chats (Horiyuki Morita, 2002) et dans son film d’origine, le sublime Si tu tends l’oreille (Yoshifumi Kondō, 1995) : l’homme-chat fait manifestement partie d’un bestiaire accepté sans distance. |
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