Pourquoi faire jouer des actrices américaines dans les films français ? La question pouvait se poser il y a quelques mois devant Vie privée, où le choix de Jodie Foster, loin de capitaliser sur l’étrangeté de sa présence dans un décor parisien, relevait du pur caprice cinéphile et finissait par s’avérer assez vain et stérile. Le cas de Coutures est un peu plus intéressant. D’abord parce qu’Angelina Jolie semble vraiment jetlaguée à Paris (chacune de ses interactions avec Louis Garrel ou Vincent Lindon a quelque chose de décalé et d’étrange). Ensuite parce que le film, notamment dans ce qu’il tente de raconter de la maladie (un cancer du sein), a l’intelligence de jouer sur des effets de télescopage entre actrice et personnage.
Ce personnage, c’est Maxine Walker, artiste américaine appelée à Paris pour réaliser une œuvre de commande lors d’une Fashion Week. Lorsqu’elle apprend qu’elle est atteinte d’un cancer grave, tout ce qu’elle a entrepris professionnellement bascule du côté de la vanité, jusqu’à son œuvre elle-même, anéantie par un violent orage dans la séquence finale. Il faut y voir bien sûr une sorte de morale (la mode n’est que poussière qui retournera à la poussière), mais la façon dont la séquence capte la lente et triste déambulation d’Angelina Jolie au milieu du désastre retient l’attention. Bien plus que les deux autres personnages féminins du film (une maquilleuse écrivant un roman et une jeune modèle sud-soudanaise), c’est la star qui intéresse la réalisatrice et c’est d’ailleurs elle – et elle seule – qui interagit avec les deux acteurs français principaux. Le premier (Louis Garrel) joue le rôle d’un chef opérateur qui couche avec Maxine dans des scènes étrangement désérotisées, où l’on devine l’usage de doublures. Le second (Vincent Lindon) est un oncologue agacé par les dénégations de sa patiente qui finit par la confronter à la réalité brutale des traitements, lui conseillant de s’acheter une tondeuse afin d’anticiper les ravages de la chimiothérapie. Dans les deux cas, le visage Angelina Jolie reste neutre, imperturbable, comme si ni le sexe, ni la mort ne la concernaient, alors même que le film ne cesse de résonner avec son histoire intime, qui nourrit un mélodrame médical.
L’actrice opte de ce point de vue pour une partition étonnante. Elle joue moins la femme malade que la revenante –moins celle qui veut survivre que celle qui est déjà morte. Son registre ne relève ni de l’acting hollywoodien, ni du jeu psychologique et impressionniste à la française : Maxine reste toujours celle qui ne « comprend pas » (cf. la réplique que lui adresse l’oncologue) et ne vit pas les choses de l’intérieur, pas même la nouvelle de son cancer, qui glisse sur elle comme les caresses de son amant. Dans un entretien récent, Angelina Jolie insistait sur le fait d’avoir « vécu » dans sa chair la maladie de son personnage (elle a subi, en 2013, une double mammectomie) ; elle disait aussi avoir apprécié le tournage en France, « loin du vernis hollywoodien ». C’est pourtant ce qu’il reste de ce vernis, même craquelé, qui fait l’intérêt de Coutures, film par ailleurs très plat dans son approche réaliste de la mode, se contentant bien souvent de pointer des faits sociaux déjà connus de tous (sur l’exploitation des filles, notamment) dans une mise en scène impersonnelle. À l’opposé de cette chronique et presque contre le film lui-même, l’actrice américaine livre une performance qui n’est pas sans rappeler celle de By the Sea, autofiction où elle incarnait déjà un personnage border confiné dans une chambre d’hôtel et assistant, avec un mélange d’impuissance et de délectation, à la décomposition de son couple. Le goût de Maxine pour le fantastique et les histoires de vampires n’apparaît pas dans cette perspective comme un élément anecdotique du scénario ; il donne le « la » d’une composition blanche et statique qui semble se construire sur les décombres des films d’action ayant fait la popularité de l’actrice américaine au début des années 2000 (Lara Croft, Mr and Mrs Smith). À cause d’Angelina Jolie, le monde du luxe devient donc dans Coutures une expérience de l’étrangeté, qui dessine le portrait d’un vampire perdu dans la Fashion Week comme au milieu d’une foire de vanités. Ce qui en fait un film sachant, au moins, pourquoi il a choisi son actrice.