Gentille
Gentille
    • Gentille
    • France
    •  - 
    • 2005
  • Réalisation : Sophie Fillières
  • Scénario : Sophie Fillières
  • Image : Christophe Pollock
  • Montage : Valérie Loiseleux
  • Producteur(s) : Martine Marignac, Maurice Tinchan
  • Interprétation : Emmanuelle Devos (Fontaine Legloi), Lambert Wilson (Philippe), Bruno Todeschini (Michel Strogoff), Michael Londasle (Jean), Bulle Ogier (Angèle), Julie-Anne Roth (Cléia), Nicolas Briançon (Jean-Jacques)...
  • Date de sortie : 14 décembre 2005
  • Durée : 1h42

Gentille

réalisé par Sophie Fillières

Le quatrième long métrage de Sophie Fillières est surprenant : ce portrait pimpant et bizarre d’une trentenaire paumée, en plus d’être très drôle, est empreint d’une étrangeté un peu poétique qui touche pourtant au plus près de notre réalité. Un pied de nez à l’académisme.

Merveilleusement effronté, le film de Sophie Fillières se construit autour d’un scénario impudent, continuum rondement mené, au gré de mises en situation improbables et a-logiques. Fontaine Leglou (Emmanuelle Devos) est médecin à Paris ; elle vit avec Michel (Bruno Todeschini) qui la demande subitement en mariage. Fontaine rencontre un médecin interne en psychiatrie (et incarné par Lambert Wilson) qui en pince pour elle. Elle est émoustillée. Si ce scénario est sans failles, c’est qu’il parvient avec hardiesse à maintenir le point de tension entre cohérence et décousu : la cinéaste fait subir au monde pourtant bien réel une légère anamorphose, insinuant un sentiment vague et curieux. Peut-être « l’inquiétante étrangeté » de Freud. N’empêche : Fillières renverse les situations en bricolant les confrontations des personnages ; les gens se parlent soit sur le mode du malentendu (Monsieur arrêtez de me suivre, ça devient gênant, non je ne prendrai pas de café avec vous, mais madame excusez moi mais je ne vous suis absolument pas, ah bon je croyais mais je vous offre un café), soit sur le mode de la complicité gourmande et exubérante. Renversante cette pluie de bizarreries : exemple du Destin incarné par un Éric Elmosnino la bouche pleine de carambars qui s’incruste chez Fontaine à l’heure du goûter. Rigolo ce déluge d’improbabilités : Michel et son anorak orange « calotte-glacière ».

Cette réjouissante fantaisie est servie par des dialogues des plus savoureux et intelligents. Sophie Fillières se fait d’abord grammairienne ironique, s’amusant de la langue : « Je vous ai vue hier. Vous jongliez. — Ah je jongliez ? » Mais surtout, la réalisatrice décrasse le langage devenu soudainement tout pimpant fringant : « peut-être mais contrairefuckingment à toi, j’ai un tout petit peu à voir avec le schmilblick et est-ce que je putain de fais chier quand (…) tu dois partir rejoindre tes connasses en anorak de collègues esquimottes ». Récréation du langage, léger clin d’œil au Godard d’Une femme est une femme, dans lequel Émile corrige le français d’Angéla comme Michel corrige celui de Fontaine, Fillières s’amuse.

C’est par ailleurs l’excellente interprétation de tous les acteurs qui fait de Gentille un film si brillant : personnages doubles, aussi imprévisibles que le récit… Chacun des acteurs incarne à merveille l’âme boiteuse qui semble être le substrat du film. Michael Lonsdale symbolise à lui seul (malgré la brièveté de sa performance), cette problématique de l’ambiguïté ou chacun n’est peut-être pas vraiment ce qu’il a l’air d’être, à moins qu’il ne soit plus ce qu’il était… Emmanuelle Devos est charnelle, bizarre, tour à tour séduisante et gourde, personnage-pivot autour duquel s’organise ce drôle de cirque. Elle fait caca, escalade les murs, fume et rit (un peu). Presque plus touchante que dans un Desplechin, Devos aiguise la fragilité d’un troublant Lambert Wilson et exacerbe l’assurance tranquille de Todeschini.

Que dire enfin, si ce n’est qu’il semblerait qu’aujourd’hui, le ridicule tue. Pour s’en prémunir, chacun est contraint d’user d’une (complaisante ?) ironie de soi pour désamorcer les moqueries des autres. Ce que ne fait pas Gentille, dont la liberté de ton vient justement de ce que Sophie Fillières n’a pas peur de mettre les pieds dans le plat du ridicule.