In Fabric, nouvelle défroque « méta » signée Peter Strickland, a de quoi attirer l’œil du passant en quête de fiction dérangée sur les rayonnages encombrés de la grande braderie A24. L’argument : massacre à la robe écarlate. Depuis le « pneu maniaque » du Rubber de Quentin Dupieux, le profiler cinéphile, déjà au fait de la pulsion carnassière qui sourd en secret dans les objets du quotidien, est à l’affût de leur brutal passage à l’acte. Mais tissu et caoutchouc, matières qui donnent respectivement leur titre à ces deux films, n’investissent pas le même terrain de jeu. Là où Dupieux, en suivant à la trace son serial-rubber, remettait à plat la narration, Strickland ne convoque la robe que comme un motif plastique propice à l’expérimentation formelle.
Morale du joujou
On se gardera de filer davantage la métaphore textile, forcément tentante, tant l’imaginaire de ce cinéma, plutôt que couturier, est kaléidoscopique. Du tissu, In Fabric ne retient pas la trame, mais la ductilité maligne, l’onctuosité suggestive des plis et des creux, le trouble érotique. Il manifeste un goût certain pour les volutes, les distorsions psychédéliques et le vertige des circonvolutions hypnotiques. Certes, il s’agit bien de repriser des motifs disparates empruntés au cinéma de genre. Le synopsis s’en amuse : la tenue auquel il doit son titre serait « aussi maudite qu’une maison bâtie sur un cimetière indien », ce lieu commun du film d’épouvante américain. Il s’agit pourtant moins de remettre un genre à l’ouvrage (fut-ce le giallo, déjà revisité dans Berberian Sound Studio), pour éventuellement le déconstruire ou opérer quelque greffe nouvelle, que d’élaborer à partir d’un nombre réduit de figures des combinaisons aléatoires, en misant sur la puissance d’évocation des images et sur leurs chatoyants reflets.
De quoi satisfaire un certain fétichisme. Ce n’est pas sans raison que Strickland a jeté son dévolu sur une robe damnée, plutôt que sur un bermuda vengeur. Ce fétichisme est mis en abîme dans un esprit qui se voudrait voisin de la Factory. Il en va d’une satire pas bien fine de l’industrie du désir (le vampirisme des catalogues beauté et des réclames télévisées) et de la société de consommation (le film s’achève dans les sous-sols d’un grand magasin, où les victimes de la robe reproduisent en série de nouvelles pièces à l’infini). Cette conclusion, si elle puise dans un fond commun du cinéma horrifique (la malédiction comme retour incessant d’une même angoisse primitive, ou comme hantise), laisse apparaître la mollesse du montage, les différentes séquences se révélant substituables entre elles. Violemment séparées par la mort d’un premier personnage (une femme d’une cinquantaine d’année en quête de compagnon), les deux parties du film sont également désinvesties sur le plan narratif. Cette boucle infernale est surtout prétexte à la multiplication de scènes de rituels onanistes ou de coups de sang (comme la possession d’une machine à laver par la robe démoniaque), formellement peu inspirées. Le ressort comique du film, progressivement bandé dans une seconde partie consacrée à une deuxième victime (un austère plombier dont la sexualité est essentiellement affaire de tuyauterie), repose systématiquement sur le décalage entre la platitude des situations, la bizarrerie des personnages et l’absurdité des dialogues. Quand il s’agit de donner chair à son propos, In Fabric se défile.