© The Walt Disney Company France
La Planète des Singes : Le Nouveau Royaume

La Planète des Singes : Le Nouveau Royaume

de Wes Ball

  • La Planète des Singes : Le Nouveau Royaume
  • (Kingdom of the Planet of the Apes)

  • États-Unis, Australie 2024
  • Réalisation : Wes Ball
  • Scénario : Josh Friedman, Rick Jaffa, Amanda Silver, Patrick Aison
  • Image : Gyula Pados
  • Musique : John Paesano
  • Producteur(s) : Wes Ball, Joe Hartwick Jr., Rick Jaffa, Jason Reed, Amanda Silver, Jenno Topping, Peter Chernin
  • Production : 20th Century Studios, Disney Studios Australia
  • Interprétation : Freya Allan (Mae), Owen Teague (Noa), Peter Macon (Raka), Kevin Durand (Proximus César), Travis Jeffery (Anaya), William H. Macy (Trevathan), Lydia Peckham (Soona)...
  • Distributeur : The Walt Disney Company France
  • Date de sortie : 8 mai 2024
  • Durée : 2h25

La Planète des Singes : Le Nouveau Royaume

de Wes Ball

L’anthropocène a la peau dure


L’anthropocène a la peau dure

Reprenons depuis le début. En dépoussiérant le classique de Pierre Boule (et son adaptation par Franklin Schaffner), La Planète des singes : Les Origines portait une promesse assez inédite pour un prequel : il s’agissait moins de revenir à l’essence d’une mythologie que de remettre cette dernière sur le métier à l’aune des bouleversements techniques que connaissaient alors Hollywood. Le singe n’était plus le seul alter ego de l’homme, mais un mutant né du numérique (et joué par l’incontournable Andy Serkis), mi-animal, mi-humain, conquérant progressivement son hybridité et, par là, sa liberté. De ce postulat, le film tirait le spectacle de la naissance d’un regard et d’une intelligence, en plus de formuler une proposition radicalement antispéciste, qui ambitionnait de saisir quelque chose d’un regard animal, décentré d’un seul point de vue humain. Le pari, pour le moins audacieux, avait été assez brillamment remporté, sans que l’on sache vraiment à qui l’on devait la paternité d’une telle réussite – Rupert Wyatt, le réalisateur, n’a jamais confirmé ce galop d’essai –, avant que Matt Reeves ne prenne le relais et emmène la saga vers une direction moins stimulante. Affranchi de ses chaînes, César, le libérateur des singes, délaissait son horizon révolutionnaire pour devenir un chef éclairé (entendre : modéré) autant qu’une figure messianique, au risque de gommer la singularité première de cette nouvelle trilogie. Car La Planète des singes : Les Origines entendait quelque part figurer l’avènement d’un nouveau monde régénéré, d’une Terre après l’anthropocène qui relevait presque d’une utopie, dans un virage à 180° par rapport à la conclusion désespérée du premier film de 1968, hanté par la menace atomique. Après un hiatus de sept ans, Wes Ball, à qui l’on doit la trilogie Le Labyrinthe, reprend les choses là où les avait laissées Matt Reeves : avec la mort de César et l’ouverture d’un nouveau chapitre. Il suffit de quelques plans pour comprendre pourquoi le réalisateur a été choisi : le film s’ouvre sur des visions d’une cité recouverte de verdure qui rappellent explicitement la bande-démo qui l’a fait connaître, le court-métrage Ruin. Et le film de déplier un imaginaire post-apocalyptique assez balisé, toujours teinté de christianisme (le nouvel héros s’appelle Noé et sera responsable d’un petit déluge), dont le seul véritable intérêt réside dans sa manière de renouer avec l’enjeu premier du prequel – comment imaginer un monde après l’humain, où ce dernier est violemment tombé (du moins en apparence) de son piédestal ?

S’il règne, au sein du clan de Noé, un semblant de coexistence avec la nature, voire un fond d’antispécisme rudimentaire – les singes apprivoisent des aigles qu’ils respectent (mais domestiquent les chevaux et réduisent les poissons au rang de seule nourriture) –, les humains, également appelés « échos », sont quant à eux considérés comme une espèce inférieure. Le film s’attache à sonder cet écart pour tenter de trouver une voie médiane. De l’ambition initiale d’opérer un décentrement du regard, il ne reste plus grand-chose (une scène, citant celle des Origines où César formulait son premier mot, montre d’ailleurs cette fois Mae, une jeune humaine que l’on croyait muette, prendre la parole), sinon la mise en scène d’un conflit interespèces. Mae, sauvée par Noé et pourchassée par la même armée qui a réduit en esclavage le clan du jeune singe, semble mue par un sentiment de revanche et de déclassement : elle rêve au fond d’un retour en arrière, au temps où les humains régnaient sans partage, quitte à cultiver une certaine ambivalence à l’égard des primates qui lui viennent en aide. Lors d’une séquence, trois singes pénètrent l’intérieur d’une base militaire et découvrent, au sein d’une ancienne salle de classe, la réalité du spécisme d’hier, en parcourant un livre pour enfants qui montre des animaux enfermés dans un zoo. Petit frisson : Mae, qui rejoint la bande, est alors filmée comme une figure d’altérité, tandis qu’un doute parcourt ses trois compagnons. Et s’ils étaient dans le mauvais camp ? Et si l’humanité méritait, une bonne fois pour toutes, de rendre l’âme ?

La piste est osée, mais le film ne fait que la caresser pour la mettre aussitôt à distance : si le dénouement confronte les représentants de chaque espèce dans une forme de duel (Mae a même le doigt sur la gâchette), il télescope ensuite leur trajectoire respective au sein d’un montage alterné égalisateur. On est loin du renversement originel : comme dans les films de Matt Reeves, La Planète des singes : Le Nouveau Royaume cherche plutôt à laisser ouverte la possibilité d’une entente entre humains et singes. Ce faisant, la saga épouse une drôle de trajectoire, entre un premier volet figurant en vitesse accélérée une évolution des primates, et ses suites, qui tentent à l’inverse de maintenir un statu quo. Les vrais mutants, ceux qui souhaitent rompre cet immobilisme pour emmener les singes dans une autre direction, sont quant à eux inévitablement diabolisés. Après Koba, un singe d’une redoutable intelligence qui fut l’ex-bras droit de César, la franchise propose un nouvel antagoniste : Proximus, un monarque qui domestique un humain cultivé pour s’imprégner de l’Histoire de l’Empire romain et mettre la main sur un « savoir » (des armes, des technologies) à même de propulser la « planète des singes » naissante vers de nouvelles hauteurs. Le personnage, sur le papier assez passionnant, est toutefois vite réduit à un fantoche avide de pouvoir, même si ses motivations sont sensiblement les mêmes que celles de Mae – asseoir sa suprématie, reprendre le cours frénétique de l’Histoire. Mais l’anthropocène a la peau dure. Coincée dans une éternelle boucle de face-à-face, où la menace d’une confrontation est couplée à l’espoir d’une harmonie entre espèces intelligentes (les autres pourront cependant être exploitées à loisir), la franchise effleure l’hypothèse sans tout à fait oser franchir le Rubicon : la vraie méchante, c’est la gamine.

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