Adapté de son propre roman, Les Tourmentés conforte Lucas Belvaux dans sa veine sombre, celle, entre autres, de Rapt et Des hommes. Visages blafards, sérieux sans faille des dialogues, solennité de l’acting (en mode Bureau des légendes) sont autant de signaux qu’envoie ce film triste et monochrome, qui emporte dans sa noirceur les nuances plus lumineuses et subtiles de Pas son genre ou Pour rire !, la comédie par laquelle le réalisateur belge s’était révélé il y a une trentaine d’années.
En apparence, Les Tourmentés raconte une chasse à l’homme contractualisée où Skender (Nils Schneider) accepte de jouer le rôle du gibier en échange d’une somme d’argent importante. Mais ce récit promis au spectateur se mue progressivement en partie de poker menteur dont l’enjeu est moins la mise à mort de l’adversaire que sa destruction psychologique. Faisant mine de jouer le rôle de la proie, Skender entre en effet dans un duel à distance avec la mystérieuse commanditaire de la chasse, nommée « Madame ». Un troisième personnage, Max (Ramzy Bedia) joue le rôle du médiateur, tout en étant lié avec Skender par son passé dans la Légion étrangère.
En forçant cet aspect du récit, Belvaux perd de vue le personnage de Madame, que Linh-Dan Pham (vue notamment dans De battre mon cœur s’est arrêté de Jacques Audiard) incarne d’abord de façon glaciale avant de révéler ses fêlures au moment où la chasse se vide de sens. Madame finit en effet par s’abîmer dans l’attente du combat tant attendu : elle a pris les armes pour rien, s’est exilée sur son terrain de chasse, perdant toute forme de lien avec le monde – si ce n’est avec ses chiens. Il faut reconnaître que dans cette partie du film, trop courte mais radicale par le silence et l’économie de moyens qu’elle impose (une femme, seule, attend dans un chalet sa proie qui ne vient pas), Belvaux surprend, confirmant au passage sa capacité à donner corps à des personnages féminins puissants (Ornella Muti et Emilie Dequenne n’ont jamais été aussi convaincantes que dans ses films). L’originalité des Tourmentés réside dans ce mouvement tardif qui rebat les cartes : si l’on attendait Les Chasses du comte Zaroff, on se retrouve devant un portrait de femme aux abois, qui s’avère être le centre vide du film, presque un gouffre au bord duquel Belvaux, fonçant pourtant tête baissée dans la noirceur, s’arrête et se retient de tomber.