Dans la continuité de ses derniers films, Sébastien Lifshitz livre un nouveau portrait documentaire en suivant le quotidien de Sylvie Hofmann, une cadre infirmière de l’hôpital nord de Marseille bientôt à la retraite après 40 ans de service. Afin d’apprivoiser les 150 heures de rushes accumulés au cours du tournage, le montage obéit à une double logique. D’une part, il relève d’une approche analytique : chaque séquence se focalise sur l’une des dimensions du métier d’infirmière, pour esquisser un tableau d’ensemble de sa réalité au quotidien, des rapports du personnel soignant avec les patients aux tâches administratives (déclarations administratives, gestion des plannings des infirmières, des entrées et sorties, etc.). D’autre part, il organise ces segments autours de différents enjeux dramaturgiques (l’attente de résultats médicaux, ou encore l’organisation du départ à la retraite) en filmant également Sylvie dans son intimité, lorsqu’elle visite son mari installé dans les Alpes, sa mère Micheline ou quand elle devient elle-même une patiente de l’hôpital. La démarche de Lifshitz, moins discursive qu’affective, reste au fond la même : en combinant ces deux dynamiques, il vise une identification maximale vis-à-vis de Sylvie, mais aussi à refléter à travers elle un ensemble de préoccupations concernant le milieu hospitalier. Par ce biais, le film réussit en partie à saisir la singularité du regard de Sylvie qui, même lorsqu’elle a enlevé sa blouse, reste façonnée par sa longue expérience d’infirmière (à plusieurs reprises, elle se met d’ailleurs à s’imaginer des accidents ou se lance dans des explications médicales assez comiques avec ses proches). La séquence de son départ à la retraite en devient d’autant plus émouvante qu’elle est marquée par un sentiment ambivalent, entre le soulagement d’avoir enfin le droit au repos et la mélancolie de tourner une page de sa vie.
Cette structure trop bien cadrée a toutefois son revers : en gardant tout du long la même distance bienveillante et empathique, le film tend à aplanir son sujet. Aucun moment ne fait d’ailleurs événement ou vient bousculer l’ossature du film – à l’exception peut-être de la séquence du départ citée plus haut, où la vitalité des jeunes collègues de Sylvie dans les couloirs de l’hôpital semble mettre à mal la dimension bien rodée du dispositif de tournage (la captation se fait plus heurtée, l’image devient même un peu floue). L’alternance entre les séquences à l’hôpital, chez Micheline et dans les Alpes finit par créer une mécanique assez prévisible et répétitive. Le portrait perd alors de sa force, dans la mesure où Sylvie semble trop bien se fondre dans l’image d’une héroïne du quotidien que le cinéaste projette sur elle. À ce titre, les plans récurrents accompagnés par quelques notes de piano, où Sylvie se promène face à la mer ou regarde l’horizon depuis un train, sont symptomatiques de ces deux travers : ils participent d’une forme de standardisation (les codes du documentaire télévisé ; en l’occurrence, la figure de l’intermède musical) et plaque une mélancolie assez artificielle sur le visage de Sylvie.