Le personnage-titre du nouveau film de Jean-Paul Civeyrac (Des filles en noir) s’appartient-il vraiment ? La voix off de l’amie qui raconte son histoire en fait douter d’entrée de jeu, évoquant cette jeune femme à la fois comme un être proche et comme un pur sujet, faisant par avance allusion à certaines actions discutables du personnage comme si elles étaient les seules décisives à retenir d’elle ; la tonalité littérale prononcée participe à cette mise à distance. De fait, en adaptant la nouvelle de Doris Lessing Victoria et les Staveney[1]Parue en 2003 dans le recueil The Grandmothers, intitulé comme une autre nouvelle qu’il contient et qui a été adaptée par Anne Fontaine dans le film Perfect Mothers., Civeyrac raconte en premier lieu l’histoire d’une personne qui, accrochée à une illusion, laisse sa vie défiler jusqu’à n’en reprendre le contrôle qu’en faisant un choix terrible.
Enfant, Victoria passe une nuit qui la laissera longtemps subjuguée, dans un grand appartement parisien. Les propriétaires blancs qui ont accueilli provisoirement cette petite fille noire de milieu modeste sont des bourgeois affichant une ouverture d’esprit envers l’autre (social et ethnique) qui pourrait être exemplaire si quelques réflexes et mots échappés ne trahissaient pas un refoulé raciste. Le spectateur en prend tôt conscience, mais Victoria l’ignore, et ce jusqu’à bien plus tard. Ce mensonge de la bonne conscience bourgeoise, ce rapport hypocrite entre ethnies et classes aurait pu être un grave sujet pour le film ; or, l’ayant mis en exergue de sorte qu’il soit acquis à nos yeux, Civeyrac choisit de le maintenir en arrière-plan de l’histoire de Victoria : ainsi le film n’avance-t-il pas pour enfoncer le clou de l’évidence, mais pour donner à observer la longue marche du personnage pour se débarrasser de ses illusions, de ses attentes sans espoir. Car en grandissant et en cherchant son chemin dans l’existence, Victoria ne cesse de tourner les yeux vers cet appartement chéri par son souvenir, au mépris de la conscience accrue que la maturité devrait lui apporter. Une fois, tandis qu’elle détourne une nouvelle fois le regard des fenêtres muettes à son désir, la caméra qui la suit filme en arrière-plan la rangée de sans-abris couchés au pied même de l’immeuble cossu, ignorés de la classe possédante et, semble-t-il, de Victoria elle-même en qui est enfoui le désir d’en faire partie.
Amère Victoria
Mon amie Victoria n’est pas une success-story : il narre une galère ordinaire où, la plupart du temps, la routine est vécue comme un enlisement et l’imprévu (tel qu’un enfant non planifié) comme un poids avec lequel il faut composer. Il y a un hiatus évident entre le désir impuissant de Victoria et ses difficultés à donner un cap ferme à son existence, de sorte qu’un esprit moraliste serait tenté d’y voir un lien de cause à effet — hypothèse que Civeyrac n’accrédite ni ne réfute jamais. Son regard d’une distance respectueuse laisse transparaître dans son film la façon dont le désir de Victoria habite sourdement sa lutte ordinaire quotidienne, se languissant en son arrière-plan et en faisant un drame discret mais poignant jusque dans son amertume. Lorsqu’elle retrouve la famille qui l’a accueillie jadis, elle ne peut plus l’ambivalence des mots et des gestes à laquelle elle fut aveugle ; et c’est en connaissance de cause qu’elle fait le choix terrible qui la libère, elle et les siens, d’une certaine fatalité, mais surtout signe sa rupture avec un sentiment devenu caduc.
Notes
| ↑1 | Parue en 2003 dans le recueil The Grandmothers, intitulé comme une autre nouvelle qu’il contient et qui a été adaptée par Anne Fontaine dans le film Perfect Mothers. |
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