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Mon pire ennemi

Mon pire ennemi

de Mehran Tamadon

  • Mon pire ennemi

  • France, Suisse2023
  • Réalisation : Mehran Tamadon
  • Scénario : Mehran Tamadon, Philippe Lasry
  • Image : Patrick Tresch
  • Son : Laurent Malan
  • Montage : Luc Forveille, Mehran Tamadon
  • Producteur(s) : Raphaël Pillosio, Elena Tatti
  • Production : L' Atelier documentaire, Box Productions
  • Interprétation : Mehran Tamadon, Zar Amir Ebrahimi
  • Distributeur : Survivance
  • Date de sortie : 8 mai 2024
  • Durée : 1h20

Mon pire ennemi

de Mehran Tamadon

Battu à son propre jeu


Battu à son propre jeu

Cinéaste iranien installé en France, Mehran Tamadon entend reproduire ici les conditions des interrogatoires musclés que peuvent mener les agents de la République islamique. Il adopte pour ce faire un dispositif documentaire assez retors dans lequel les tortionnaires sont joués par d’anciens détenus qui ont eux-mêmes été victimes de ces méthodes. L’objectif affiché de la démarche peut paraître étonnant : Tamadon ambitionne de montrer le résultat aux autorités iraniennes avec l’espoir qu’un tel film sera en mesure de susciter une prise de conscience de leur part. On s’interroge rapidement sur les intentions du réalisateur, qui présente son projet de manière scolaire, en deux minutes, sans paraître avoir pleinement conscience de ses lourdes implications, tant sur le plan moral (le dispositif ravive le traumatisme des ex-prisonniers) que politique (Tamadon croit-il vraiment que son film puisse ébranler les structures d’oppression qu’il met en scène ?). Derrière cette apparente naïveté semble néanmoins se cacher une intention plus trouble : le réalisateur est peut-être moins attaché à la finalité de son projet qu’aux soubresauts produits par ce cadre expérimental. Vers la moitié du film, on devine que Mehran Tamadon n’ira effectivement pas au bout de son idée, qui se voit sabotée de l’intérieur lorsque l’une des interrogatrices, Zar Amir Ebrahimi, devient le pivot du dispositif.

L’essentiel de Mon pire ennemi est centré sur les interrogatoires menés par la comédienne, connue pour son rôle dans Les Nuits de Mashhad, qui fut elle aussi détenue par les forces de l’ordre iraniennes. Le jeu de rôle auquel se livrent le réalisateur et l’actrice nous est donné sans montrer les explications préalables entre les deux parties. Nous ignorons quelles en sont les conditions et les limites : peut-elle aller jusqu’à le violenter physiquement ? Existe-t-il un safeword que Mehran peut utiliser en dernier recours ? S’instaure alors une perplexité devant cette simulation, qui devient l’illustration d’une phrase prononcée par l’un des premiers détenus pour expliquer sa réticence à jouer l’agent : la « situation est plus décisive que le caractère des individus ». Si Zar Amir Ebrahimi n’est pas intrinsèquement sadique, la mettre dans une telle situation, même fictivement, peut faire émerger en elle un réel ethos de tortionnaire. C’est d’ailleurs ce qu’elle confiera avoir ressenti à l’issue de cette simulation.

Le zèle d’une actrice

Cette ambivalence est renforcée par le dévouement de Zar Amir Ebrahimi. En bonne actrice professionnelle, elle s’empare de son rôle avec rigueur – on apprend d’ailleurs qu’elle s’est renseignée en amont sur le passé de Mehran Tamadon. Le soin qu’elle porte à sa composition déconcerte le réalisateur, qui ne la prend pas au sérieux et rit lorsqu’elle lui pose des questions sur sa vie sexuelle ou lui demande de se déshabiller. Par ce rire – celui de quelqu’un qui joue à moitié, qui rompt momentanément l’illusion –, il trahit sa surprise face à l’intensité de jeu dont fait preuve la comédienne. Alors qu’il hésite à se mettre à nu, elle ne bronche pas et persévère dans son personnage. Cet écart d’investissement confère à l’actrice un temps d’avance et fait d’elle la véritable metteuse en scène : elle impose son rythme et son intensité, orchestre les situations et force Mehran Tamadon à suivre ses consignes.

Si Zar Amir Ebrahimi fait dévier le film, c’est parce que son expérience déborde du jeu de rôle. Ayant elle-même vécu les sévices qu’elle inflige à Mehran Tamadon, elle témoigne indirectement de sa propre expérience, restituée par ce dispositif. Se dessine alors l’opération la plus intéressante du film : dans un subtil renversement des rôles, le tortionnaire devient indirectement celui qui accouche d’une vérité – celle de son propre vécu en tant qu’ancienne victime. La démarche initiale du film ne devient plus qu’un prétexte pour brosser le portrait de la comédienne et donner corps à ses traumas. Le zèle caractérisant le jeu de Zar Amir Ebrahimi n’est dès lors plus celui d’une actrice perfectionniste, mais d’une femme ayant subi pour de vrai ce que le réalisateur souhaite s’infliger pour de faux. À l’issue du film, la réaction circonspecte de Mehran Tamadon quand elle lui confie avoir réellement enduré ces méthodes ressemble à celle d’un homme dépassé par son film, pris au piège d’avoir ri à une blague qui n’en était pas une.

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